Les applications mobiles au chevet des hôpitaux | Janvier 2015


L'avis de deux experts sur l’apport des applications mobiles pour les hôpitaux

Roger Killen est un entrepreneur qui développe des applications destinées à l’hôpital. Ses applications ont remportés plusieurs prix. Le Dr Yasser Khasal est utilisateur d’applications et un professeur féru de qualité pour le la partie utilisateur. Il a publié de nombreux articles à ce sujet.


Entretien avec Roger Killen, Fondateur et Directeur Général, VitalPAC


Pouvez-vous dire qui vous êtes et comment vous est venu l'idée de VitalPAC ?

J’ai commencé ma carrière comme ingénieur électronique chez ICI dans des usines type SEVESO. Cette société a une culture très imprégnée en matière de sécurité et j’y ai bénéficié  d’un apprentissage en profondeur dans la gestion de l'information en temps réel.  Après quelques années aux États-Unis, je suis rentré au Royaume-Uni avec un esprit d'entrepreneuriat et j’ai co-fondé ma première entreprise de santé : Dr Foster. Cette société publiait des tableaux de classement des hôpitaux dans les médias nationaux, et est devenu un service d’analyse comparative de soins de santé spécialisés. Nous constations d'énormes variations entre les hôpitaux. Pour vous donner un exemple - si les patients entrant dans les hôpitaux les moins bien classés avaient été admis dans de meilleurs hôpitaux, les données suggéraient  que 40 000 décès auraient pu être évités. Ce constat m’a amené à penser que nous devions agir afin d’améliorer la situation. J’ai donc décidé de fonder The Learning Clinic dans l'objectif d'améliorer les soins dans les hôpitaux par l'introduction d'un système permettant un soin plus fiable. De là, est née l'idée de VitalPAC.

Comment avez-vous développé VitalPAC et quels sont ses avantages par rapport au système de soins traditionnel ?

Pour améliorer les systèmes, vous avez besoin de transparence et de données chiffrées. Vous devez mesurer un grand nombre de variables de façon continue.
Dans les hôpitaux, les infirmiers sont au centre des soins aux patients. Ils administrent des médicaments, promulguent des soins, donnent la toilette, etc. Si vous soutenez le soignant dans son travail quotidien en l’aidant à organiser le monitoring, en lui enlevant des tâches administratives répétitives à faible valeur ajoutée, vous parvenez à obtenir un meilleur résultat pour les patients tant en qualité de vie qu’en terme de santé du patient et cela conduit à l’amélioration de l'ensemble du système.
VitalPAC est disponible sur iPad et iPod.

L’application est simple d’utilisation et se veut intuitive. Ce point est très important car les soignants ne veulent pas se soucier de la technologie, ni perdre de temps à devoir apprendre le fonctionnement de l’outil. La PAC dans VitalPAC représente l'assistant personnel du clinicien et l’aide à :

  • Planifier, suivant l’état du patient, les prochaines observations du patient dont elle vient d’entrer les données. Cela permet d’éviter des observations inutiles pour les patients dont l’état est stable et de suivre au plus près les patients dont l’aggravation non identifiée pourrait être dommageable pour le patient.
  • Les algorithmes de VitalPAC calculent si les observations montrent une dégradation de l'état de santé du patient suivi et dans un tel cas, l'infirmière peut informer un médecin qui accède immédiatement à l'ensemble des informations où qu’il soit.

VitalPAC permet de réduire de 40% le temps d’observation du patient, en comparaison avec l’utilisation d’un dossier manuscrit. Les infirmiers peuvent se consacrer davantage aux soins et proposer un suivi mieux adapté. L'utilisation de VitalPAC contribue à améliorer l’état de santé des patients en permettant une meilleure allocation des ressources et de l'information plus fiable. C’est un processus d'apprentissage progressif. Les patients, les professionnels de santé et le système de santé bénéficient tous de l’implémentation  de VitalPAC. Même les personnes les plus réticentes à la technologie sont convaincues par les résultats positifs démontrés.

Comment traitez-vous les données entrées dans le système et qu’adviennent-t-elles ?

Dans un hôpital utilisant VitalPAC, on comptabilise plus de 200 000 connexions mensuelles entre l’application et les professionnels de la santé. Toutes ces données sont traitées par le système et permettent une veille continue des différentes tâches administrées. De cette manière, l’outil permet de surveiller si celles-ci ont été effectuées correctement à un moment donné. Un tableau de bord est alors construit. Il permet un suivi de ce qui est bien fait mais aussi des améliorations possibles.

Ce tableau de bord montre une corrélation claire entre le suivi du temps d'observation recommandée et l’évolution globale du patient ou pour le dire autrement, si la recommandation n’est pas suivie, il y a une augmentation de patients dont l’état se dégrade conduisant à de moins bons résultats pour le patient et plus de ressources utilisées.
The Learning Clinic a utilisé ces  informations pour démontrer les avantages de santé publiques et financiers de la solution VitalPAC. Plus le produit est utilisé, plus les données dont nous disposons sont importantes et il devient plus facile de démontrer les avantages de VitalPAC. Nous avons maintenant plusieurs publications démontrant un retour sur investissement clair.

Lorsque nous considérons les applications de santé mobile, les gens sont préoccupés par la qualité et la sécurité des données ? Qu'avez-vous mis en place pour assurer que la qualité et la sécurité des données VitalPAC soient garanties et protégées ?

Mon expérience chez ICI m'a rendu très sensible à ces deux questions. VitalPAC est un dispositif médical enregistré. Les informations sont stockées sur le device local et dans le système global de telle sorte que s’il y a une panne électrique ou du wifi le système fonctionne toujours. 
Nous considérons que notre concurrent est le papier et nous avons fait de telle sorte que VitalPAC soit disponible même en cas de défaillance de l'infrastructure. Nous nous assurons aussi de la sécurité de notre solution en engageant des pirates qualifiés pour tenter de percer notre système. Les données stockées dans VitalPAC sont cryptées à 256 bits.

Avec près de 10 ans sur le marché, quel est votre message pour réussir dans le secteur de la santé mobile dans les hôpitaux ?

Nous avons construit notre solution sur la science, en gardant à l'esprit que les professionnels de la santé sont des gens très occupés. Les soignants sont des partenaires aidants. Ils ont besoin de la bonne information rapidement et facilement. Des solutions, facile à utiliser, qui les aident à gagner du temps et à améliorer l’état de santé des patients, seront normalement accueillies avec bienveillance.

 

Entretien avec Dr. Yasser Khazaal, spécialiste FMH en psychiatrie et psychothérapie, quality officer du département de santé mentale et de psychiatrie des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG)


A votre avis, quel est l’impact actuel des applications mobiles de santé dans le système de soins ?

Même si le potentiel des applications mobiles dans la santé semble très important, nous n’avons pas encore généralisé leur usage dans le système de soins, ces applications n’étant pas encore au niveau de qualité exigé.

Quels sont les freins principaux pour l’intégration de ses applications dans les systèmes de soins ?

Actuellement, il n’existe pas de vraie synergie entre les soins cliniques et les applications. Il peut y avoir des freins comme la récence des applications ou la faible utilisation d’internet (web, applications) par le corps médical. Ces derniers ont encore de la peine à questionner les patients sur leur usage du web.
Dans la culture de la formation médicale et universitaire actuelle, l’usage du Web n’est pas généralisé et il n’y a pas de systématisation de ses approches. Pour l’instant, l’usage mobile est perçu par les soignants comme un outil que le patient utilise avant de consulter et non comme une option d’interaction avec lui. En outre, il est vrai que pour l’instant il existe peu d’applications qui optimisent l’intégration d’un modèle hybride entre des soins numériques et des soins classiques.

D’un point de vue économique, comment ces applications peuvent contribuer à faire diminuer les coûts de la santé ?

Chaque application a un potentiel de diminution des coûts de la santé. Prenons l’exemple de l’application stop-cannabis.ch que nous avons développé avec des experts de l’Université de Genève. Cette application a pour but d’aider les utilisateurs à arrêter de fumer et propose gratuitement des conseils personnalisés. Actuellement, environ 700 personnes du monde entier consultent l’application chaque semaine ce qui représente beaucoup plus de ce que nous avons dans toutes nos consultations réunies pour le cannabis !

Étant donné que ces applications favorisent l’accessibilité aux soins des personnes qui habituellement n’y ont pas cet accès (par manque de spécialistes dans la région, par manque de moyens ou de temps) nous pouvons déduire que les applications ont un réel potentiel de modification des coûts de la santé.

Même si cela n’est pas encore prouvé scientifiquement, il existe des études sur des patients présentant des troubles de l’addiction en traitement à qui on offre une application mobile en plus du traitement conventionnel, qui commencent à montrer des effets favorables en termes de diminution du nombre des rechutes ou du nombre d’hospitalisations, diminuant ainsi les coûts de santé. L’optimisation et la planification des ressources contribuent également à la diminution des coûts de la santé. 

A mon avis, le succès des applications dans le monde de la santé va dépendre du taux de pénétration de cette technologie dans la société (qui est déjà très important) et surtout de la qualité des produits développés. Si les applications avaient une bonne efficience, la répercussion sur les coûts de la santé ne dépendrait que du niveau de pénétration. 

Quels critères doivent prendre en compte les manageurs d’un hôpital avant d’intégrer les applications mobiles dans leurs pratiques hospitalières ?

La sécurité est me semble-t-il le premier critère à prendre en considération lorsqu’on souhaite intégrer de nouveaux outils. Il faut savoir que les applications traitent des données confidentielles et que les serveurs les stockant peuvent se situer n’importe où dans le monde. L’externalisation de l’information est dangereuse car elle peut subir des attaques ou encore être contrôlée par autrui.
 
La qualité du produit est également un élément essentiel. En plus de la fiabilité du contenu, l’application doit être extrêmement simple d’utilisation.

Enfin, même si la complémentarité de ses applications avec la pratique clinique des professionnels semble évidente, l’intégration avec les systèmes informatiques utilisés actuellement est plus complexe en raison des entraves techniques pour intégrer les données cliniques au système informatique de l’hôpital.

D’un point de vue de qualité, comment peut-on savoir si les informations médicales présentes dans ces applications suivent les standards de qualité exigés par les soins ? 

Malheureusement, le fossé est important entre l’importance que l’on donne au développement rapide des applications et le peu d’attention que l’on prend à garantir une qualité médicale. Cette dernière implique inévitablement la collaboration avec des experts de la santé. Lorsque des experts médicaux se lancent dans le développement des applications, ils omettent souvent l’expérience utilisateur. Dans le cas inverse, l’expérience utilisateur peut être agréable, alors que l’outil ne comporte pas de véritable expertise médicale. Même si certaines applications possèdent une bonne ergonomie et du contenu de grande qualité, il ne s’agit pas encore de la majorité de ce que l’on retrouve sur le marché. 

A terme, il faudrait développer des labels de qualité reconnus pour les applications qui ne sont pas médicales comme celles de bien-être et de santé. En plus, et surtout, il faudrait développer des outils qui nous permettent de discriminer les bonnes des mauvaises applications. Labéliser les applications de santé s’avère complexe et onéreux car cela implique de constituer des groupes d’experts comprenant chacun un représentant spécialisé afin d’évaluer ces outils. A mon avis, il serait toutefois possible de constituer un label indépendant pour ce type d’applications bien-être et santé.

En termes de protection de données, peut-on faire confiance à ces applications ?

C’est difficile à dire… normalement, les applications mobiles possèdent leur propre politique de confidentialité. Lors de l’établissement du contrat, il est primordial de bien regarder la manière dont elles traitent des questions de sécurité et de confidentialité. Il s’agit de déceler le but commercial de l’application. Le risque étant que les informations de l’utilisateur soient extraites et revendues à des tiers.

Quelles sont les plus-values des applications mobiles de santé sur les soins d’aujourd’hui ?

La plus grande plus-value que les applications mobiles de santé peuvent avoir est la possibilité de réinventer les soins, des soins qui ne pourraient pas avoir lieu sans cette technologie.


dossier préparé par:


Véronique Bedel, Gerard Calzada, Miguel Sanchez, Simon Schmitt