Trading haute fréquence: l’arbitre sans sifflet | Janvier 2014


Quand la finance vibre à haute fréquence

Le numérique s’invite sur les marchés financiers dans les années 1990. Les bourses emblématiques font place à des plateformes électroniques sophistiquées. Le trading haute fréquence (THF) devient l’outil incontournable dans la prise de décision d’investissement et l’exécution des transactions. Controversé, il échappe encore à la réglementation.

Au royaume des robots traders

Le THF, nouvelle star de la finance automatisée, allie trading traditionnel et innovation technologique. Ce négoce fait appel à des robots capables d’exécuter des ordres d’achat et de vente sans aucune intervention humaine. Des ordinateurs ultra-performants identifient les opportunités d’investissement à partir d’une importante quantité d’informations reçues électroniquement. Ils prennent position grâce à des programmes informatiques complexes, les algorithmes, développés par des «quants». Le THF est un élément clef pour comprendre les marchés financiers.

Le poids du speed trading dans le volume des opérations boursières varie. Selon l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), il est estimé à 30% des transactions en Europe, alors qu’aux Etats Unis il représente plus de 60%. En Asie, cette pratique est encore marginale avec 5 à 10% du volume mais tend à se développer. Les profits générés par le THF sont en recul d’après Jean-Philippe Bouchaud, passant de 5 à 7 milliards de dollars en 2009 à 2 milliards de dollars environ en 2012.

Cette forme de trading électronique a émergé aux États Unis vers 1995. Elle résulte d’un dispositif réglementaire émanant de la Securities and Exchange Commission (SEC), qui abolit le monopole des intermédiaires traditionnels, les «teneurs de marché», et impose l’usage d’un système informatique reliant directement acheteurs et vendeurs. Les volumes croissants échangés sur les places financières ont également contribué à la dématérialisation des échanges boursiers. 

Tous les investisseurs peuvent désormais échanger directement des ordres via des  Electronic Communication Network (ECN). La transformation institutionnelle des marchés financiers permet à n’importe quel organisme de se lancer dans le métier. En 2001, s’ajoute un système de cotation privilégiant les décimales après la virgule permettant un nouveau modèle économique fondé sur des gains infimes amplifiés par l’effet volume. La microstructure du marché s’est  modifiée, favorisant ainsi les opérations automatisées.

En 2007, le monopole des places boursières en matière de cotation prend fin : une action peut ainsi être échangée sur n’importe quelle plateforme financière. Les bourses ont également suivi une logique de concentration avec l’apparition d’une cinquantaine de grandes entités de négoce numérique au niveau mondial telles que le NYSE Euronext ou le NASDAQ. Le processus de fixation des prix est devenu plus concurrentiel. Cette structure automatisée des marchés met en lumière les deux piliers fondamentaux du THF: l’innovation technologique et le recours à la vitesse. 

Finance 2.0: ruée vers la vitesse

Le THF repose sur une technologie numérique permettant l’implémentation de stratégies d’investissement manuellement irréalisables. Cette technique vise à détecter et à exploiter d’infimes écarts de cotation dans une échelle de temps relevant de dizaines de millisecondes: elle génère des gains très faibles à chaque opération mais en multipliant les transactions dans un même temps, les profits obtenus sont substantiels. De gigantesques flux d’informations sont analysés pour acheter ou vendre presque à la vitesse de la lumière: 37 microsecondes suffisent pour réaliser une transaction durant laquelle des millions d’ordres sont passés.

Le flash trading opère suivant des stratégies hétérogènes: market making, «arbitrage», «structurelle». Ces techniques ont toujours existé mais se caractérisent aujourd’hui par des horizons à très court terme. La durée de possession des positions est très courte et leur dénouement est intra day, autrement dit journalier. Ces stratégies cherchent à réduire le risque d’une position non couverte entre deux séances. A la différence du négoce traditionnel, le THF recours à des algorithmes tout au long du processus d’investissement: analyse des données du marché, mise en œuvre de stratégie de trading spécifique, réduction des coûts et exécution des transactions.

Il convient de distinguer deux types d’algorithmes: en amont les algorithmes de trading identifient les opportunités d’investissement, en aval des règles opératoires d’exécution prennent position à l’achat ou à la vente. Ils sont devenus un outil stratégique pour les sociétés de THF dans un contexte financier ultra concurrentiel. La singularité du THF réside dans la vitesse d’accès au marché. La capacité de l’acteur à prendre et à dénouer des positions dans un temps de latence réduit est le nerf de la guerre. L’infrastructure technologique joue un rôle clef pour expliquer cette efficacité.

L’ingénierie au cœur des marchés financiers 

L’information et le temps sont les deux matières premières du robot trader. La recherche effrénée vers un minimum de latence a conduit à une course à l’armement technologique nécessitant des investissements se chiffrant en dizaines de millions d’euros. L’acquisition d’ordinateurs ultra puissants et de serveurs véloces, la recherche et le développement de logiciels algorithmiques sont devenus l’apanage de l’industrie financière. L’instantanéité des transactions prévaut désormais sur les marchés financiers grâce à des technologies de pointe. «Hibernia», un tunnel de fibre optique sous l'Atlantique, va  relier Londres à New York à 60 millisecondes. Des réseaux de connexions aux marchés en haute atmosphère par laser interposé sont à l’étude.

Optimiser l’accès à l’information ainsi que sa vitesse de circulation s’est traduit par l’apparition de nouveaux procédés. Gagner quelques microsecondes à la passation d’ordre implique de raccourcir la longueur des câbles transmettant l’information: rapprocher les infrastructures de télécommunication au plus près des  plateformes de trading est devenu l’un des enjeux du THF. Les bourses offrent ainsi de nouveaux services à leurs membres auxquels elles louent des serveurs à quelques centimètres des échanges électroniques: il s’agit de la colocation. Même si cette pratique n’est pas nouvelle avec les courtiers qui à l’époque payaient plus chers les emplacements proches de la corbeille, elle suppose des investissements infrastructurels très lourds.

L’algotrading s’adresse aux intervenants de grande envergure. Il compte une vingtaine d’acteurs majeurs: Getco, Flow traders, IMC, Quantlab, Optiver. Ce sont pour la plupart des gestionnaires de fonds mais des institutions bancaires sont également actives. Les logiciels de trading sont développés dans la plus grande confidentialité par des ingénieurs mathématiciens ou physiciens très qualifiés. Le THF a bousculé les échelles du temps de l’activité humaine: seules les machines ont la capacité d’agir. Il est au cœur d’un véritable écosystème. 

Pour prolonger la réflexion – nos sources

Livres et articles :

Arnaud Oseredczuck. (2011) Le Trading Haute Fréquence vu de L'AMF
Bruno Biais, Thierry Foucault, Frédéric Abergel, Charles-Albert Lehalle, Mathieu Rosenbaum. (2013) Opinions & débats- Tradition Haute Fréquence, liquidité et stabilité du marché, Institut Louis Bachelier.
Carol L.Clark (2010), Controlling Risk in a lightning-speed Trading Environment, Federal Reserve Bank of Chicago.
Daniel Stéphane (2011- 2012), Trading Haute Fréquence et manipulation de cours
Professor Sir John Beddington, (2012) The future of Computer Trading in Financial Markets, Government Office for Science London.
Frédéric Lelièvre & François Pilet, (2013) Krach Machine, éditions Calmann Levy, Sniper "6", éditions Zones-sensible

Articles web:

Le Monde Economie, http://www.lemonde.fr [consulté le 23.11.2013]
Le Temps, http://www.letemps.ch [consulté le 14.10.2013]
Le Blog du Trading, http://blog-trading.fr [consulté le 14.10.2013]
AGORA Vox, http://www.agoravox.fr [consulté le 19.10.2013]
Fr.locita.com, http://fr.locita.com [consulté le 13.10.2013]
Andlil trader inside, http://www.andlil.com [consulté le 3.11.2013]
Mediapart.fr, http://blogs.mediapart.fr [consulté le 21.10.2013]
L’info Amafi.fr, http://www.amafi.fr [consulté le 7.11.2013]
RB Revue Banque Finance.fr, http://www.revue-banque.fr/ [consulté le 3.12.2013]
L'Agefi, http://www.agefi.fr/ [consulté le15.11.2013]

Sources des images: Rédaction E-sens sous la licence Creative Commons (cc).


dossier préparé par:


Oscar Andres Becerra Alvarez, Frédérique Bleyzac, Elena Morier