Nouvelle gestion du temps privé et e-Commerce | Décembre 2012


Sous-traiter sa vie sur le net

En quelques clics, l’internaute peut maintenant sous-traiter des pans entiers de sa vie privée via le net et ainsi se réapproprier du temps libre. Les sites proposant ce genre de services, bien implantés dans les pays anglo-saxons, gagnent du terrain en Europe. Le phénomène ne semble pas prêt de s’arrêter.

Nous vivons dans une société en quête perpétuelle de gain de temps et les entrepreneurs du web l’ont bien compris. Qu’un individu veuille déléguer à d’autres des tâches de son quotidien, parce qu’il les juge laborieuses, qu’il n’a tout simplement pas le temps ou parce qu’il pense que d’autres peuvent faire mieux et plus vite que lui, et c’est tout un monde de possibilités qui l’attend sur la toile. Moyennant paiement, une dotcom ou un autre internaute sera ravi de lui rendre ce service.

Des arrangements commerciaux parfois très privés

Beaucoup de domaines de la vie privée peuvent faire l’objet d’une transaction commerciale grâce au web. En fait, toute tâche qui ne requiert pas directement une présence physique peut y être sous-traitée, via email, chat ou un système de audio/visioconférence tel que Skype.

Sur AskSunday.com, basé aux Etats-Unis, ou encore GetFriday.com, lancé à partir de l’Inde en 2005, l’internaute peut souscrire à un grand nombre de services d’assistance personnelle en ligne: de la gestion de son agenda à la mise à jour ou la modération de son blog, en passant par la réservation de billets, l’individu déléguera ce qu’il souhaite à son assistant virtuel.

Le recours à l’assistance virtuelle ou à la conciergerie en ligne est très courant aux Etats-Unis, en Australie et au Royaume-Uni, où certains sites sont actifs depuis plus de 10 ans. Des associations et réseaux d’assistants virtuels s’y développent, comme l’IAVA fondé en 1999, témoignant d’une certaine professionnalisation du secteur.

L’offre de services va bien au-delà pour s’immiscer dans des domaines plus intimes encore, comme l’amour et l’éducation des enfants. Les sites de dating assistant, popularisés dès 2007 aux Etats-Unis, proposent à leurs clients de les assister dans leurs démarches de séduction en ligne en rendant leur profil plus attractif mais aussi en leur décrochant des rendez-vous. Les parents, quant à eux, peuvent organiser des cours particuliers virtuels ou un soutien scolaire en ligne pour leurs enfants et ainsi se libérer du temps tout en assurant un suivi adapté à leurs chérubins.

Et si c’est plutôt de l’aide pour remplir sa déclaration d’impôts, rédiger son CV ou encore acquérir un profil spécifique d’avatar dans un jeu virtuel, l’internaute peut également compter sur la toile. Le cas du jeu en ligne illustre d’ailleurs bien l’opportunité sous-jacente. D’un côté, le joueur pour qui le jeu est une activité parmi d’autres et qui souhaite profiter du plaisir ludique en évitant les étapes les plus rébarbatives. De l’autre, le joueur professionnel pour qui jouer 12 à 15 heures par jour devient une activité lucrative.

Le web facilitateur: un modèle déjà bien exploité par les entreprises

L’outsourcing de tâches via le net est un phénomène relativement récent pour les individus mais bien connu des entreprises, qui ont compris les avantages d’internet.

Des sociétés, américaines et européennes notamment, sous-traitent régulièrement via le web un certain nombre d’activités vers des pays à plus bas salaires tels que l’Inde ou la Chine et profitent de ce fait de services à moindre coût.

En ayant recours à un sous-traitant localisé dans un fuseau horaire suffisamment distant, une société peut aussi chercher à bénéficier d’un service presque immédiat. En effet, en commandant un service, une traduction par exemple, en fin de journée de travail dans sa zone géographique, elle peut envisager d’être livrée à la première heure le lendemain. La flexibilité de la démarche peut également séduire puisque de tels services peuvent être contractés à la demande et ainsi supplanter le besoin d’engager du personnel de façon permanente.

Internet est un outil crucial pour ce type de business models puisqu’il permet, à faible coût et de façon quasi instantanée de transférer de l’information d’un endroit à un autre de la planète. En tant qu’outil de globalisation par excellence, il permet aussi à un plus grand nombre d’acteurs d’entrer en contact. Le client se retrouve face à une offre globale, donc plus étoffée, et le fournisseur face à une clientèle mondiale, plus vaste, favorisant ainsi les chances d’adéquation.

Il ne faut qu’un pas pour envisager que ce qui est vrai pour les entreprises peut l’être pour les individus, en particulier quand le temps privé semble de plus en plus précieux ou qu’une journée ne suffit plus pour tout ce que l’on veut ou doit faire sur le plan personnel.

Une société en demande

De manière générale, entrer dans une relation marchande pour se délester des tâches que l’on fait d’ordinaire soi-même n’est pas nouveau pour les individus. Son développement sur la toile, lui, est récent.

Avec la généralisation du travail des femmes et l’augmentation des divorces dans la deuxième partie du XXe siècle, de plus en plus d’individus et de couples se sont tournés vers l’économie de marché pour faire garder leurs enfants ou entretenir leurs maisons. Le temps dont on dispose dans une journée n’étant pas élastique, l’aide externe s’est imposée. Comme le note Vincent Fabre, fondateur et gérant de NetDatingAssistant.com: «Cela fait des années que l’on délègue des activités de la sphère privée. Le fait de commercialiser ces activités n’est pas un phénomène de mode, c’est un phénomène de société.»

L’amorce a été particulièrement marquée aux Etats-Unis, culturellement plus ouverts à la sphère marchande mais aussi moins bien lotis en termes d’aide publique pour la garde des enfants ou le congé pour raison familiale. Les services proposés se sont peu à peu étendus à d’autres domaines, comme la planification d’évènements ou le coaching personnel, et démocratisés pour devenir accessibles au plus grand nombre.

Ces arrangements, de plus en plus ancrés socialement, ont finalement gagnés le net. Et c’est dès lors tout naturellement dans les pays anglo-saxons qu’ils ont fait leurs débuts dès la fin des années 90. L’Europe a suivi.

Le marché français en plein développement

Les sites français se sont multipliés ces dernières années et proposent une offre abordable et construite dans différents domaines. A la différence des pays anglo-saxons, c’est le secteur du soutien scolaire qui connaît la plus forte pénétration.

La réussite scolaire étant essentielle aux yeux des parents français, c’est tout naturellement que ce créneau a connu un développement important sur le net et ce, depuis 10 ans. D’après le quotidien Le Figaro, le marché représente actuellement plus de 2 milliards d’euros et affiche une croissance annuelle de 10%. Au travers de cours, vidéos et exercices interactifs, MaxiCours.com, TutoClic.com et d’autres offrent un suivi pédagogique personnalisable.

Le secteur de la conciergerie en ligne et de l’assistance virtuelle se développe également, notamment au travers de sites tels que MyConciergerie.fr et Officeo.fr. Plus récemment, c’est l’assistance pour la séduction en ligne qui a fait son apparition. Créé il y a un an, NetDatingAssistant.com est en pleine croissance et se rémunère en prélevant des commissions sur les transactions entre les internautes et les dating assistants qu’il met à leur disposition.

Le prix des services proposés et les modèles de facturation varient mais restent largement démocratiques. MyConciergerie propose des forfaits mensuels (15 à 50 euros selon les prestations) quand Officeo facture strictement au temps presté. MaxiCours fait payer 10 euros par mois l’utilisation annuelle de son site lorsque Tutoclic facture le module de cours à ce prix.

Chez NetDatingAssistant, pour 6 rencontres garanties, soit 40 heures de temps de l’assistant virtuel, l’individu paiera 650 euros, soit 16,25 euros de l’heure. C’est certes une somme d’argent non négligeable mais une dépense que peuvent se permettre de nombreux jeunes cadres très pris par leur activité professionnelle. Le taux horaire n’est au fond pas excessif en comparaison avec d’autres prestations de sous-traitance traditionnelles à domicile.

L’économie numérique de mieux en mieux accueillie

Les entrepreneurs du web en font le constat : d’un côté, des individus qui demandent à déléguer, de l’autre, l’opportunité d’un marché sur internet.

Avec la propagation d’internet dans les foyers ces quinze dernières années, le web est maintenant accessible au plus grand nombre. Abordable et à disposition, jusque dans les transports, il est aussi de mieux en mieux maitrisé et de plus en plus intégré dans la vie des individus.

En outre, beaucoup d’internautes ont déjà fait l’expérience d’un achat en ligne et l’économie numérique a conquis la confiance de nombre d’entre eux. Livres, musique, spectacles, voyages, accessoires en tout genre, le web s’est déjà largement substitué à l’économie traditionnelle. Et le développement des modes de paiement en ligne, ainsi que leur sécurisation sans cesse croissante, a rendu la transaction financière très facile.

Qui dès lors souhaite soulager son quotidien ou déléguer des activités, certes privées mais chronophages, peut facilement avoir recours aux services de sous-traitance proposés sur des sites dédiés aux particuliers. Tout comme dans le cas des entreprises, le web, de par son caractère peu coûteux, instantané et globalisant, favorise une offre large, démocratique et flexible.

Quelques obstacles surmontables

Le manque de notoriété spontanée ou le sentiment d’intrusion dans la vie privée peut être un frein à l’utilisation du web comme plateforme d’outsourcing de tâches privées. Toutefois, tout entrepreneur peut agir sur la première et les tendances sont plutôt favorables à la seconde.

Pour nombre de clients potentiels, il reste plus naturel de penser recourir à l’aide d’un proche ou d’une entreprise locale que d’imaginer avoir recours à l’économie numérique. De par leur apparition récente, les services de sous-traitance d’activités personnelles via le web restent encore relativement peu connus dans nos régions. D’après Serge Roukine, auteur du livre Réussir son Marketing Web: «Nous en sommes, en France, encore dans une phase où il faut éduquer le marché.»

Et si, pour d’autres, laisser un inconnu gérer quelque aspect personnel de leur vie est impensable, c’est une intrusion que de plus en plus de personnes semblent pourtant prêts à accepter. La quantité d’informations privées divulguées spontanément par les internautes ne cesse de se multiplier. Il suffit de considérer la montée en puissance des réseaux sociaux. Et l’étape la plus délicate, dans la sous-traitance de tâches privées, est sans doute bien plus le partage d’informations privées ou confidentielles avec un tiers avec qui aucun contact physique n’existe que le fait de déléguer la tâche elle-même.

C’est en outre toujours au client qu’appartient la décision du degré avec lequel il délègue et partage sa vie. Dans le cas de la séduction en ligne par exemple, qui aborde un des domaines les plus intimes, le client peut décider s’il fait appel à un assistant pour optimiser son profil ou s’il va plus loin en lui demandant de mener à sa place les discussions préliminaires aux rencontres. La relation peut aussi être évolutive au fur et à mesure que la confiance s’installe.

Quant aux risques de dérive, ils existent bien sûr, notamment en matière de protection des données d’autrui ou de respect de conditions de travail pour les services délocalisés. La problématique s’applique toutefois à tout type de services d’outsourcing, pas seulement ceux contractés sur internet. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour encadrer mais aussi favoriser ce nouveau type d’économie virtuelle, en offrant par exemple les mêmes opportunités de déduction fiscale que pour les services de même finalité commercialisés au travers de l’économie traditionnelle (services d’aide à la personne en France).

Toujours plus dans le panier de demain?

Avec des internautes en quête de temps libre, une offre de services au rendez-vous, un accès aisé et sécurisé à la plateforme marchande qu’est internet et des prix somme toute plutôt abordables, il semble que la marchandisation du temps personnel dans l’espace numérique ait de beaux jours devant elle.

La question sur la forme que prendront ces services dans les prochaines années est donc ouverte. De nouveaux domaines d’application et de nouveaux prestataires vont-ils apparaitre, les acteurs en place vont-ils se réorganiser?

Certes, le portefeuille de services actuellement disponibles est large mais tout service qui ne requiert pas de contact physique entre client et fournisseur a le potentiel de faire l’objet d’une commercialisation sur le net. Et au vu du développement de ce type de services ces dernières années, il semble raisonnable de penser qu’ils sont rentables ou ont de bonnes perspectives de le devenir et qu’ils attireront d’autres entrepreneurs au fur et à mesure que l’internaute se familiarisera avec le concept.

Certains sites pourraient aussi diversifier leurs offres ou le secteur se consolider peu à peu, comme cela s’est produit pour d’autres secteurs de l’économie numérique. Pour l’internaute, une offre plus large, qui reste claire et démocratique, à partir d’une seule plateforme est d’ordre à faciliter sa démarche. A l’instar de Guru.com ou Elance.com pour les entreprises qui permettent un accès simple et rapide à un large réservoir de professionnels dans des domaines très variés.

Avec le développement des smartphones et des tablettes, la multiplication des applications, il est maintenant possible d’accéder facilement, et en tout lieu, aux services d’assistance personnelle. Des applications, comme Angie de Xbrainsoft, proposent même un service vocal automatisé. Il sera donc intéressant de suivre les innovations à venir.

 

Sources:
Livres:
Hochschild, Arlie Russell, “The Outsourced Self: Intimate Life in Market Times”, New York, Metropolitan Books, 2012
Roukine, Serge,  «Réussir son Marketing Web», Paris, 19éditions, 2011
Sites web:
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«Elance», [en ligne], 2012, http://www.elance.com, [consulté le 25 novembre 2012]
Gamerman, Ellen, «Outsourcing your life», [en ligne], 2007, http://online.wsj.com/article/SB118073815238422013.html, [consulté le 16 novembre 2012]
«Get Friday», [en ligne], 2012, http://www.getfriday.com, [consulté le 20 novembre 2012]
«Guru», [en ligne], 2012, http://www.guru.com, [consulté le 25 novembre 2012]
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Macvean, Mary, «Outsourcing your life», [en ligne], 2012, http://articles.latimes.com/2012/jun/09/health/la-he-outsourced-selves-20120609, [consulté le 19 novembre 2012]
«Maxicours», [en ligne], 2012, http://www.maxicours.com, [consulté le 20 novembre 2012]
«My Conciergerie», [en ligne], 2012, http://www.myconciergerie.fr, [consulté le 20 novembre 2012]
«Net Dating Assistant», [en ligne], 2012, http://www.netdatingassistant.com, [consulté le 20 novembre 2012]
«Officeo», [en ligne], 201,2 http://www.officeo.fr, [consulté le 20 novembre 2012]
Ransom, Diana, «5 Personal Tasks You Can Outsource – Cheap» [en ligne], 2009, http://www.smartmoney.com/spend/family-money/5-personal-tasks-you-can-outsource-cheap/, [consulté le 16 novembre 2012]
«Tutoclic», [en ligne], 2012, http://www.tutoclic.com, [consulté le 20 novembre 2012]
«Xbrainsoft», [en ligne], 2012, http://xbrainsoft.com, [consulté le 29 novembre 2012]
Leclair, Agnès, «Soutien scolaire : les leçons privées envahissent la toile» [en ligne], 2011, http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/09/23/01016-20110923ARTFIG00593-soutien-scolaire-les-lecons-privees-envahissent-la-toile.php, [consulté le 19 novembre 2012]
 
Crédit photo: http://www.freedigitalphotos.net [consulté le 29 novembre 2012]


dossier préparé par:


Nathalie Duboux, Marjorie Dycke Vuillemin, Thomas Ganet, Laura Moreau, Sophie Paul