Journaliste: une profession aux abois | Mai 2012


Le journalisme à l'heure du Web

Le journalisme est entré de plain-pied dans l'ère numérique. Le métier, qui doit supporter d'inévitables adaptations, traverse une période de profonde remise en question. De leur côté, les non professionnels prennent la parole sur le Net et revendiquent une place dans le concert online de l'info. Eclairage de deux journalistes romandes qui ont pignon sur rue.

Active dans le journalisme depuis plus de 30 ans, Eliane Ballif dirige aujourd’hui le Centre romand pour la formation des journalistes (CRFJ) à Lausanne.

Dans le métier de journaliste, Internet a apporté l’interaction. Comment le professionnel perçoit-il ce changement?

Généralement, de manière assez favorable. Souvent, les meilleurs contributeurs sont les journalistes eux-mêmes. Quand ce n’est pas le cas, un journaliste vérifie les infos rapportées par les non-journalistes ou modère les débats qui se tiennent sur Internet. Ces interventions peuvent même faire l’objet de complément sur la version papier, voire sur le site Web. Restent les commentaires qui ne sont pas forcément modérés, le plus souvent par manque de temps.

Cela dit, le journalisme «participatif» peut revêtir des formes très différentes: dans certains sites – blogs ou sites comme Agoravox par exemple – les citoyens publient directement des informations qui ne sont pas forcément vérifiées. Soit par manque de temps, soit parce que, en tant que blogueur, le «journaliste-citoyen» est libre d’écrire ce qu’il veut. Dans les sites de presse plus classiques, les contributions envoyées par les internautes sont vérifiées avant publication et permettent même aux journalistes de la rédaction d’accéder à des informations dont ils n’auraient pas eu forcément connaissance.

On observe une multiplication des acteurs dans l’information. Peut-on parler de crise structurelle pour les médias et dans les rédactions?

S’il y a crise, l’aspect le plus manifeste est surtout de nature financière. Les bouleversements intervenus dans les médias ces dernières années viennent de la diminution de la manne publicitaire. Il est difficile de trouver un nouveau modèle de financement de l’information et des journaux en général qui soit aussi performant que celui qui a prévalu depuis la deuxième moitié du 19e siècle.

L’identité journalistique n’est-elle pas déstabilisée?

Deux phénomènes contribuent à diluer quelque peu la spécificité du métier du journaliste (recherche de vérité, vérification des sources etc.) Le premier, une porosité plus grande qu’auparavant entre le secteur de la publicité et le secteur rédactionnel. Le second, la contamination de la démarche journalistique par des logiques de fonctionnement propres au marketing et aux stratégies de communication.

Quelles sont les principales évolutions des pratiques journalistiques et du profil du journaliste?

Je citerais l’importance grandissante du journalisme people, le développement du journalisme online et la place de plus en plus importante des faits divers. Le journaliste est aussi confronté à la nécessité de réagir de plus en plus vite, à l’immédiateté que demande Internet. Les journalistes doivent aujourd’hui être beaucoup plus réactifs et prêts à produire des formats variés en fonction des supports – papier, Web, smartphones, tablettes tactiles. L’apparition des systèmes de gestion de contenu (CMS) les a rendus autonomes par rapport aux techniciens informatiques, mais les oblige à maîtriser certains outils.

Le CRFJ a-t-il révisé le contenu de ses cours? Comment s’adapte l’enseignement avec l’apparition perpétuelle de nouveaux outils et les changements de comportement?

Le centre a introduit, depuis plusieurs années déjà, des initiations au journalisme sur Internet, à la vidéo pour Internet, au développement lié à la pratique du journalisme en ligne, tel que le web-documentaire ou la scénarisation de l’information. Nous sommes très attentifs à intégrer les nouvelles technologies dans nos formations, au fur et à mesure de leur évolution.

«Journalisme augmenté», «web-documentaire», «data-journalism»: que représentent pour vous ces nouveaux formats? Sont-ils porteurs de promesse pour le journalisme?

Ces nouveaux formats sont enseignés au CRFJ. Ils sont effectivement porteurs d’enrichissement de l’expression journalistique pour autant que les règles éthiques de base restent respectées. Un exemple: le «data-journalism» permet de vérifier et de diffuser rapidement  des informations, comme cela a été fait durant la présidentielle en France avec le «véritomètre». Les journalistes contrôlaient systématiquement les chiffres fournis par les candidats, les rectifiaient si nécessaire et donnaient les sources officielles de ces chiffres. Un journal n’aurait pas la place de le faire systématiquement et quasiment en temps réel. De plus, c’est grâce à Internet que les journalistes ont accès rapidement à des milliers de bases de données officielles et fiables. Le «Web documentaire» permet de construire des contenus véritablement «multimédias» qui mêlent textes, sons, vidéos, infographies. Ce sont vraiment de nouveaux modes d’expression.

Les journalistes sont amenés à développer de nouvelles compétences. Les formations sont-elles devenues des «laboratoires de l’innovation»?

Dans une large mesure oui, étant entendu que les rédactions elles-mêmes participent à cette innovation.

Diriez-vous que le métier de journaliste doit innover ou disparaître?

Je ne dirai pas cela du tout. Le métier de journaliste innove dans ses pratiques en fonction des évolutions technologiques, mais la condition pour qu’il ne disparaisse pas en tant que métier, c’est qu’il respecte son éthique de base, à savoir la recherche de la vérité, la vérification des sources, et l’indépendance vis-à-vis des sources. Quoi qu’il en soit, le métier de journaliste n’est pas du tout appelé à disparaître, en particulier en Suisse, avec son système fédéraliste et sa démocratie semi directe.

Quels sont les enjeux primordiaux dans la production de l’information?

L’enjeu consiste à trouver un modèle qui permette de financer l’information. Quant au format – la déclinaison des contenus sur de multiples supports – il revêt également une importance primordiale. Jusqu’à présent, l’argument du «papier» par rapport au Web était son accessibilité. Avec l’apparition des Smartphones et autres tablettes numériques, l’information est désormais disponible n’importe où, chez soi, au travail ou dans la rue. Mais une autre révolution se prépare: la télévision interactive. Vous pourrez choisir vos programmes, les personnaliser et les associer à Internet.

Figure active et reconnue en Suisse romande, Victoria Marchand occupe depuis 2002 le poste de rédactrice en chef de Cominmag, magazine qui traite du marketing, de la communication et des médias.

Le Web et le numérique ont entraîné une révolution dans le métier de journaliste. Comment Cominmag se positionne face à ce phénomène de société?

Dans les années 90, les journalistes n’étaient pas intéressés par le Web. Les éditeurs, peu convaincus par son potentiel, ont décidé de ne pas rémunérer les journalistes pour la publication de leurs articles sur le Web. La profession s’est donc détournée, à tort, du Web.

La thématique des médias constituant l’axe central de Cominmag, en plus de la publicité et du marketing, c’est pourtant naturellement qu’un site a été ouvert dès 2005. De plus, comme un mensuel ne suffisait pas à relayer les nouvelles de l’industrie de la communication, le Web a été un canal très utile.

«Le participatif» est une des composantes essentielles dans la production d’information. Impliquez-vous vos lecteurs et comment procédez-vous?

Je dialogue énormément avec mes lecteurs et je les implique. Le flux de news ainsi que certains articles sont redirigés vers les réseaux sociaux. Mais je ne diffuse que des informations que je juge utiles.

Votre structure organisationnelle a-t-elle dû s’adapter et évoluer au cours de ces dernières années? Quel est votre modèle de production?

Je travaille dix fois plus pour le même salaire! Mon modèle, c’est l’immédiateté. Le temps de réflexion est différent pour la partie magazine. L’information n’est pas traitée de la même manière dans la version papier et la version Web.

La particularité de mon modèle est que je fais tout, toute seule: le magazine, la version Web, les réseaux sociaux. Il n’y a pas de structure complexe comme dans la plupart des rédactions. C’est ce qui rend mon profil unique. J’ai un éditeur (Association Publicité Romande), un commercial pour trouver les annonceurs et des collaborateurs indépendants, des pigistes.

Votre mensuel est imprimé à 3'000 exemplaires: quelle complémentarité apporte la version Web? Quels sont les usages de vos lecteurs?

Mon magazine s’adresse à des responsables marketing qui doivent comprendre les médias, faire des campagnes, connaître les agences de pub sur leur territoire. Mon site étant très actif et développé depuis de nombreuses années, j’ai attiré cette cible de professionnels très «Web». En même temps, les publicitaires plus traditionnels connaissaient et lisent le magazine. Une étude très intéressante a été faite en décembre 2011 et a révélé que les lecteurs du magazine et ceux du Web n’étaient pas les mêmes et ne connaissaient pas l’une ou l’autre version. Aujourd’hui certains lecteurs du magazine commencent à suivre Cominmag sur le Web et inversement.


De nouveaux outils arrivent sans cesse sur le marché et les comportements changent. Selon vous, quels compétences un journaliste doit-il développer aujourd’hui?

Le magazine est un mensuel très spécialisé, avec une thématique très pointue et destinée à un public très ciblé. La logique B2B de Cominmag impose d’avoir une vue d'ensemble et en même temps d'être très spécialisé. Aujourd’hui, le journaliste doit être à la fois expert et capable d’utiliser les outils technologiques. C’est la difficulté du métier.

Les enjeux du e-journalisme sont considérables. Quelle est votre stratégie pour générer de la confiance et fidéliser vos lecteurs?

Il faut donner de soi-même, établir une traçabilité. Les gens doivent connaître le rédacteur et réciproquement. Et créer une légitimité qui fait défaut dans les rédactions qui se contentent de diffuser des dépêches en continu. Parler de tout, partout et éditer des articles sur le Web sans signature n’a aucun sens. La valeur ajoutée de Cominmag, c’est la personnalisation. Nous n’éditons nos articles que lorsqu’ils en valent la peine. Nos lecteurs le savent.

Les outils technologiques sont de plus en plus puissants. Pensez-vous que le journal traditionnel va résister?

La technologie est une chose mais le plus important réside dans la force de l’individu. Il ne suffit plus de se cacher derrière l’outil, il faut se projeter devant lui. Il faut avoir du temps, être spécialiste dans son sujet. L’immédiateté n’exclut pas le fait de porter de l’importance au contenu.

Les journaux traditionnels ne vont pas disparaître. L’écrit conserve un fort impact. Et le style rédactionnel est différent sur le Web. Etonnamment, des bloggeurs assidus me demandent aussi des exemplaires imprimés de Cominmag.

La presse innove et invente sans cesse des nouveaux moyens de communiquer. Pensez vous que l’innovation est l’enjeu de demain?

Au contraire: revenir aux fondamentaux est l’enjeu de demain. Il faut se concentrer sur l’essentiel du métier, son core-business, son message et se focaliser sur ce qui rend le journaliste indispensable. Ce ne sont pas les outils qui apporteront le vrai public.

Comment voyez-vous l’évolution du journalisme?

Les journalistes se divisent en deux familles: ceux qui comprennent le changement et ceux qui y sont réfractaires. C’est souvent une profession bien trop renfermée sur elle-même qui n’écoute pas assez les autres. Désormais, le journaliste est en compétition avec le public qui a parfois autant de connaissances que lui. Il doit donc porter son attention sur ce qu’il peut apporter de plus.

Prendre le temps de se spécialiser, avoir une vision, comprendre, analyser, apporter quelque chose d’autre, voilà le journalisme du futur. Le journaliste doit avoir une traçabilité pour devenir légitime et peu importe le média sur lequel il s’exprime.

C’est une révolution complète. Mais je soulève une question: sommes-nous des journalistes ou des experts?



 


 


 


dossier préparé par:


Stefania Di Cecca, Jean-Marc Frainier, Abdoul Ghoudoussy Balde, Christian Riba, Lucie Rossique