Changer le monde en un clic | Mars 2011


La contestation se digitalise

Les dirigeants de tout bord devront apprivoiser la vitesse de mobilisation sur les réseaux sociaux. Les idées se propagent comme l'éclair dans le village global! Le pouvoir est donné aux internautes.

Interview de Philippe Mottaz, journaliste, directeur d’Anyscreen Sàrl, société de conseil et de production dans les nouveaux médias, et de World Radio Switzerland, la radio anglophone de la SSR. Ancien directeur de l’information de la TSR et initiateur du site tsr.ch. 

En quoi la contestation sur Internet modifie les repères ?
Je dirais que ce n’est pas la contestation qui modifie les repères, ou plus précisément les paradigmes mais c’est justement l’Internet, souvent aujourd’hui utilisé comme réseau de contestation. L’une des conséquences les plus saillantes et sans doute parmi les plus problématiques de l’Internet et de la société en réseau est qu’elle accentue l’écart entre nos rythmes humains — le temps biologique — et le temps technique, incontrôlable, crée par l’ «infosphère». L’une des grandes questions de l’époque et ainsi de savoir comment penser dans la vitesse, ou même, si la vitesse est compatible avec la pensée. Nous avons construit notre monde autour de l’idée que la lenteur était propice à la réflexion, à l’approfondissement. La tension actuelle – le dernier exemple étant le printemps arabe – est que les outils technologiques d’interrogation et de représentation du monde opèrent dans l’instantanéité mais que la mise en place du changement est infiniment plus lente et complexe. Ecrire une nouvelle constitution pour l’Egypte, exercice indispensable pour garantir aux citoyens que l’arbitraire autocratique dont ils se sont défait aboutisse à une avancée démocratique, écrire cette nouvelle constitution prend infiniment plus de temps que de brûler l’ancienne. Il faut que le régime comprenne cette urgence, et que les manifestants acceptent la patience. C’est symbiotique.
Est-ce qu’on peut résumer que le pouvoir est donné à la rue, que ce soit avec les pétitions ou la mobilisation sur les réseaux sociaux ?
Les technologies de l’information – j’aime mieux, comme Bernard Stiegler, les appeler les technologies de l’esprit – sont des outils extraordinairement puissants qui permettent à chacun de faire ce qui, auparavant, était réservé aux élites. Elles conduisent donc à des transferts de pouvoir, substituant des structures collaboratives et participatives à des structures centralisatrices et verticales.  Dans le cas d’entreprises comme Gap ou Ikea – qui ont dû faire marche arrière suite à une décision qui touche à leur image, c’est-à-dire à la manière dont elle est perçue – on assiste à  une illustration parfaite de la transformation du consommateur au «consom’acteur». Le pouvoir est transféré de l’entreprise au consommateur. Ikea, par exemple, l’a voulu dès le départ puisque c’est nous qui faisons le boulot de monter ses meubles à sa place.
Quels sont les principaux changements qu’on peut observer?
C’est une immense question. Si je devais tenter d’en isoler que les effets les plus saillants à mes yeux, ce serait bien en effet la disparition des repères, ou en tout cas l’affaiblissement de tout ce qui ressemble à des structures rigides, durables. Ça affecte systématiquement et profondément tous les aspects de nos vies, de nos sociétés développées. Il y a ainsi ce que le sociologue Zygmunt Baumann appelle une «liquéfaction» de nos repères. Un bref exemple, par le biais d’une métaphore: la sphère privée et la sphère publique, ou le professionnel et le personnel. Sur l’écran central de notre époque, l’écran de l’ordinateur, il n’y a plus aucune séparation entre ces mondes. Tout est «fluide», liquide. Les dossiers professionnels voisinent avec les photos de vacances. Le PowerPoint est au logo de la société mais il s’ouvre sur le sourire des enfants ou de l’être aimé en fond d’écran. 

Que faudrait-il réformer pour faire face à ces nouveaux enjeux ?
Nous ne désinventerons pas les technologies de l’esprit. C’est nous qui les imaginons, qui les créons. Parce que nous pensons que, comme toutes les technologies, de la roue à la charrue, du moteur à vapeur à l’avion, elle vont nous aider à faire mieux, différemment. Nous vivons avec elles, dans elles. Mais aujourd’hui – et nous sommes probablement dans une transition générationnelle entre les Digital Migrants et les natifs du monde numérique – il est impératif de débattre, non pas uniquement de ce que ces technologies peuvent faire pour nous mais de qu’elles nous font à nous. De l’effet complètement positif qu’elles peuvent avoir (contribuer à se libérer des régimes autoritaires) aux effets les plus abominables comme l’utilisation de l’anonymat pour la délation, la mentalité de meute qu’on voit souvent apparaître. Les technologies, c’est évident, ne changent pas la nature humaine. Mais elles modifient notre rapport à l’autre.
En quoi la mobilisation et la contestation sur internet modifient votre métier de journaliste?
Encore une fois, c’est l’internet qui a tout bousculé. Pour faire simple, il y a aujourd’hui infiniment plus d’ «informations» produites par l’ «infosphère» à l’extérieur de la presse et des médias que par  la «médiasphère». Le journalisme est en transformation, mais la vraie question me semble moins être celle de notre rôle qui restera en se transformant que de savoir de quelle information, de quelles connaissances, de quels savoirs nous avons aujourd’hui besoin pour comprendre les enjeux du monde.
Est-ce que les leviers d’urgence et d’importance sont pour vous les principaux moteurs d’une revendication ?
Toute revendication naît d’une insatisfaction. Mais seules, les infos ne suffisent pas à mener à terme une révolution par exemple. Elles sont des adjuvants, des outils. Mais il y a énormément d’autres facteurs en jeu.
Comment voyez-vous les rôles de la contestation et des pétitions sur Internet pour notre société aujourd’hui?
Nous devons tous savoir, individuellement et collectivement, dans notre vie privée et dans notre vie professionnelle, que nous risquons de nous retrouver pris dans ce phénomène. Il n’y a qu’une chose à faire, en débattre afin de tenter de trouver des règles, des normes, des repères, pour ce monde. Un «modus vivendi» littéralement de notre monde connecté.

Interview de Madame Jacqueline Oggier, responsable du projet «réseaux», WWF Suisse


Est-ce que le WWF Suisse utilise les pétitions pour appuyer ses campagnes?
Les pétitions traditionnelles se voient dépasser par l’utilisation de plus en plus fréquente d’Internet et des médias sociaux. Nous sommes actuellement en phase de réflexion, afin d’intégrer cet outil, dans sa version électronique, dans nos packages de communication.
Quelle différence faites-vous entre une pétition traditionnelle et une pétition électronique?
La grande différence, c’est le moyen d’obtenir des signatures. Pour des pétitions sur papier c’est un travail conséquent pour obtenir 1000 signatures. Avec Internet c’est beaucoup plus facile, mais cette facilité à un revers. La signature d’un individu a perdu de sa valeur.
Comment pensez-vous utiliser les pétitions électroniques ?
Nous avons deux façons d’envisager l’utilisation des pétitions. Soit de manière classique, c’est-à-dire, de communiquer le sujet, récolter les signatures et les transmettre aux personnes concernées. Soit en utilisant les e-cards et l’e-mail, en enjoignant les signataires à envoyer une carte électronique, par exemple au CEO d’une entreprise. Un bon exemple de ce nouveau genre de contestation est celui de Greenpeace qui a enjoint les internautes d’envoyer une e-card au CEO de BP Suisse en lui souhaitant de bonnes vacances. Suite à cette action, Greenpeace est allé remettre toutes les 5.550 pétitions envoyées, sur papier, donc physiquement au CEO de BP Suisse et en a fait une belle action de communication.
Y-a-t-il d’autres avantages?
Ce qui est intéressant dans la mise en place d’un outil de pétitions électronique sur notre propre site Internet, c’est que nous récoltons des adresses e-mail de personnes engagées que nous pourrons activer par la suite pour d’autres actions de mobilisation.
Y-a-t-il d’autres enjeux ?
La pétition électronique doit faire partie d’un package de communication. Son succès dépend beaucoup de l’urgence. Si c’est un sujet qui révolte les internautes et qu’il y a une urgence, la mobilisation est rapidement énorme. Pour le WWF, la pétition électronique s’inscrit comme un outil parmi de nombreux autres pour appuyer une cause dans un package de communication.
Pourquoi ne pas les utiliser dès aujourd’hui ?
L’utilisation des pétitions dépend beaucoup du positionnement de l’entreprise. Au WWF Suisse, nous cherchons à avoir des partenariats sur la longueur avec les entreprises. Nous leur apportons des solutions. Pour une cause urgente et nécessaire, nous utiliserons les pétitions électroniques pour cimenter la mobilisation. Aujourd’hui, notre approche est une approche de développement sur le long terme avec nos partenaires.

dossier préparé par:


Madiha Favre, Janick Konishi-Bétrisey, Marzena Lapka, David Melviez, Alexandre Nickbarte