Le médecin 2.0 est né ! | Janvier 2011


Un nouveau moyen d'appréhender la formation continue des médecins

Quelle est la valeur attribuée à l’outil e-learning dans le cadre de la formation médicale continue? Ce nouvel outil pour se former à distance a-t-il les faveurs des acteurs institutionnels liés à la médecine en Suisse?

Interview croisée de M. Jean-Pierre Keller, vice-président de l’IFSM (Institut Suisse pour la formation postgraduée et continue) et de M. Laurent Vianin, Directeur Business Support chez Sanofi-Aventis Suisse

Rédaction: Jean-Pierre Keller, en tant que vice-président  de l’ISFM, l’organe encadrant la formation continue des médecins en Suisse,  que pensez-vous de la  formation continue en ligne ?

Jean-Pierre Keller : Permettez-moi, dans un premier temps d’émettre un avis général sur le e-learning. C’est évidemment un plus de pouvoir se former à la maison. Pour celles et ceux qui peuvent difficilement se déplacer ou qui sont trop éloignés des lieux de formation, c’est un avantage certain. Toutefois, ce n’est pas la panacée et en aucun cas la formation en ligne ne va et ne doit supplanter les formations in situ. Ceci est d’autant plus vrai dans le domaine de la formation médicale, discipline à la fois scientifique, mais à composante subjective et irrationnelle.

Réd. : Laurent Vianin, vous êtes Business Support Director chez Sanofi-Aventis Suisse, quel regard portez-vous sur le e-learning des disciplines médicales ?

LV : La formation continue en ligne est indiscutablement une évolution positive dans l’approche pédagogique. Elle s’adapte plutôt bien à certains aspects de l’enseignement de la médecine, en particulier ses aspects techniques, mais elle est insuffisante lorsqu’il s’agit par exemple de présentations de cas. L’idéal est une approche mixte, qui combine le présentiel et le e-learning.

Réd. : Voyez-vous une démocratisation de la formation continue des médecins en Suisse sur internet ?

JPK : Difficile à dire. On peut imaginer sans peine un "clivage générationnel" entre les jeunes et les médecins plus seniors. Toutefois par exemple,  les disciplines opératoires restent plutôt axées sur la pratique, bien que des simulateurs existent. Pour les autres disciplines, c’est une question de caractère, probablement de générations et de mobilité. Quoi qu’il en soit, qu’elle soit en ligne ou in situ, les méthodes d’enseignement se modifient au fil des années. La formation en ligne n’est qu’un vecteur supplémentaire accompagnant ces méthodes.


LV : Je rejoins M. Keller. Il y a indiscutablement un fossé générationnel, qui n’est d’ailleurs probablement pas spécifique à la médecine. Mais il y a également eu, dans les débuts du e-learning, un problème d’approche. On a pensé à tort qu’il suffisait de disposer de bons outils de e-learning pour qu’ils soient utilisés. Au-delà de l’effet gadget, il faut bien entendu encadrer ces formations, et proposer des modalités d’évaluation et d’échange entre les utilisateurs qui soient performantes.

Réd. : En dehors de certaines techniques spécifiques, le médecin doit sans arrêt se tenir informé de l’évolution de nouvelles technologies, de nouveaux traitements. L’e-learning ne permet-il pas d’acquérir ces informations ?

JPK : Oui et non. Pour évaluer un niveau de connaissance par des QCM, le web a sa place. Ou encore, sur les 80 crédits que le médecin doit acquérir chaque année, 30 peuvent  se faire à travers des lectures. Le web est ainsi une bonne manière d’acquérir ces crédits. Mais je reste convaincu que le contact direct entre pairs est la meilleure manière de se former, d’échanger. D’ailleurs, "Tarmed" prévoit dans sa tarification un pourcentage dédié à la formation continue des médecins. Ce n’est donc pas une perte d’argent pour le médecin de fermer quelques jours par années son cabinet pour se former.

LV : Je ne peux qu’abonder dans le sens des propos tenus par Monsieur Keller. J’ajouterais peut-être que le e-learning, s’il est  bien conçu et bien utilisé, permet de gagner en efficacité dans la formation continue des médecins, si on le compare avec les méthodes plus traditionnelles

Réd. : M. Keller, vous évoquez les crédits de formation continue. Sous quel régime sont-ils délivrés en Suisse ?

JPK : L’ISFM reconnaît certaines formations à caractère transversal. Les crédits pour les 47 titres de spécialistes sont délivrés par les  sociétés de disciplines médicales. Aucun organe indépendant ne se charge de faire le contrôle qualité des ces formations (quelles soient in situ ou en ligne). Les évaluations par les participants sont obligatoires et assurent une certaine qualité.. Seules les autorités politiques cantonales sont habilitées à contrôler que le médecin a satisfait à ses obligations de formation continue. Mais c’est un contrôle purement quantitatif. Elles ne le font d’ailleurs pas de manière systématique et procèdent à des contrôles inopinés et arbitraires. Au médecin alors de prouver qu’il est à jour.

LV : J’évoquais précédemment qu’une des qualités du e-learning est de mettre à disposition des méthodes d’évaluation, je rajouterais ici qu’il permet aussi une certaine forme de standardisation. On pourrait ainsi améliorer la question du contrôle qualitatif abordée par M. Keller. Dans le cadre de notre entreprise par exemple, nous avons systématisé les contrôles-aides, en mettant à disposition des collaborateurs des modules de formation continue suivi de tests. Les collaborateurs ayant des difficultés disposent de séances de rattrapage et on assure ainsi un bon niveau général des connaissances. Il ne s’agit pas dans ce cas d’obtenir des points de formation continue, mais une « license to sell » pour nos collaborateurs de la force de vente.

Réd. : Mais alors qu’en est-il vraiment de la formation continue en ligne en Suisse ?

JPK : Les sociétés de disciplines médicales disposent d’une totale indépendance dans le choix des méthodes proposées par les organes de formation.  Ainsi, certaines formations e-learning sont reconnues pour délivrer ces crédits. Mais comme le marché est très petit en Suisse, leur nombre est restreint. On ne compte guère que les sociétés pharmaceutiques qui peuvent se  permettre de mettre à disposition ces sites de e-learning. Fort de ce constat, on bascule alors dans le domaine du marketing où la finalité de l’entreprise pharma sera de mettre en avant ses produits. C’est de bonne guerre, mais du point de vue scientifique, cela n’est pas toujours du niveau des instituts universitaires.

Alors vous me direz, les Etats-Unis sont très en avance en matière de e-learning médical. Pourquoi l’Europe et la Suisse ne suivent pas ? Je vous dirais qu’aux Etats-Unis, le marché est important, qu’il n’y a pas de barrière de la langue. Mais là aussi  les entreprises pharma ne sont jamais très loin. C’est  un business et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous.


LV : On aborde les deux questions principales, la qualité et le financement. La petite taille de la Suisse et le fait qu’elle soit trilingue est un faux problème selon moi, la plupart des médecins sont suffisamment à l’aise avec l’anglais et il existe des solutions en dehors de la Suisse pour les formations en français, allemand ou italien.

Concernant la qualité, il faut que les sociétés médicales en définissent les critères. Il va de soi que le contenu développé par l’industrie pharmaceutique, même s’il est parfois d’excellente qualité, ne couvre généralement que les domaines qui intéressent les sponsors. C’est aux sociétés médicales d’exiger que la qualité et l’exhaustivité des contenus soient améliorées. Il va sans dire que si le contenu proposé par l’industrie est de qualité médiocre, il discrédite et dessert les entreprises concernées.

Concernant le financement, la relation entre les médecins et l’industrie pharmaceutique est particulière s’agissant de la formation continue, puisqu’une grande partie de cette formation est financée par l’industrie pharmaceutique. Il faut donc que ces entreprises, qui sont des entreprises privées, puissent s’assurer d’un retour sur investissement. Rien n’empêcherait théoriquement les médecins de financer la totalité de la formation continue ou de s’associer à des sociétés–sœurs à l’étranger, c’est une décision politique.


Réd. : Mais alors, pourquoi les sociétés de disciplines médicales collaborent-elles avec  des entreprises pharma pour la mise sur pied  de leur formation continue ?

JPK : L’argent, c’est le nerf de la guerre. Comme les pharma ne se comportent tout de même pas comme des charlatans, et qu’elles octroient des fonds pour la recherche, tout le monde y trouve son compte. Et tant pis si le niveau des formations est inégal. Des directives claires ont été édictées par l’Académie suisse des sciences médicales pour limiter l’influence du marketing sur le scientifique.

LV : La collaboration entre les sociétés médicales et l’industrie pourrait être améliorée par un meilleur dialogue, l’idée qu’il y a d’un côté des opportunistes et de l’autre des victimes consentantes est largement répandue, mais bien entendu naïve. En ce sens, le fait que l’Académie des sciences médicales édicte des directives est une bonne chose, qui pourrait porter encore davantage de fruits si l’industrie était plus systématiquement représentée dans l’élaboration de telles directives.

Réd. : Vous parlez du niveau des formations en ligne ?

JPK : Je parle des formations en ligne et in situ. Mais à plus forte raison des formations en ligne. Car rien n’empêche un médecin de suivre une formation en ligne sur un site américain de société pharma et d’obtenir les crédits souhaités, si la société de discipline à laquelle il est affilié la valide.

Mais, selon moi, l’interactivité est clairement plus facile en séance plénière, plus spontanée que via le web. Le dialogue et l’interactivité font partie intégrante de notre métier. D’ailleurs, y a-t-il une différence entre une discussion sur Facebook et une discussion sur le palier avec votre voisin ? Je vous laisse juger !

LV : Il est indiscutable que la formation en ligne ne remplacera jamais l’ensemble des formations in situ, mais une évolution positive est souhaitable.

Réd. : Mais alors, M. Keller,  que prônez-vous comme types de formation continue ?

JPK : Je n’ai pas une réponse toute faite. Elle fait l’objet de discussions intensives au sein de l’ISFM. La priorité est de mettre en place un panachage de formations théoriques et pratiques, avec des présentations de cas et des séminaires, mais elles ne se laissent pas mettre en ligne facilement. Ce n’est en tous cas pas la priorité. En revanche, l’ISFM met en place une plate-forme de gestion administrative des crédits de formation. Mais on ne parle pas ici de e-learning.

Réd. : Donc le développement des formations continues sur internet en Suisse est au point mort ?

JPK : En tous cas, il est très lent et peu coordonné. Comme je vous l’ai déjà dit, elle ne représente qu’un petit aspect de la profession et elle ne tient pas compte de la relation, qui est un aspect primordial de notre métier. Elle est une forme de pensée qui n’est pas représentative de cette profession. Pour la vérification ou l’acquisition de certaines connaissances, l’e-learning offre des possibilités. Quoi qu’il en soit, la Suisse reste un petit marché où les investissements de mise en place de telles formations  sont  difficilement rentables. Et les balbutiements dans ce domaine au niveau européen montre que même à l’échelle continentale, bien des barrières philosophiques et politiques restent à lever.

LV : Nous avons fait face récemment à cette problématique. Une entreprise indépendante a développé une plate-forme e-learning très complète et bien faite pour la formation continue des médecins en Suisse. Des sponsors ont été  sollicités, mais les coûts étaient tels qu’ils ont dû renoncer. Je ne suis pas sûr que ce projet verra le jour. Personnellement, je serais plutôt en faveur d’un développement venant d’une part de nos hôpitaux universitaires, et d’autre part, beaucoup plus de collaboration avec les pays qui nous entourent. Et comme le dit M. Keller, la coordination est cruciale.

Le webcast, un produit qui a le vent en poupe.

Crée à Montréal, l’entreprise Multiwebcast s’est spécialisée dans la création et la diffusion de webcasts médicaux – technique qui offre la possibilité de suivre un congrès, un symposium, une présentation scientifique à distance.

Monsieur Joël Zvi-Chetzroni, CEO de Multiwebcast

Réd. : M. Chetzroni, pourquoi avoir créé Multiwebcast ?

JZC. : J’ai créé Multiwebcast en octobre 2000. Je travaillais comme coordinateur de formations médicales continues pour l’industrie pharmaceutique et j’ai senti que les mentalités étaient prêtes au Canada et aux Etats-Unis à évoluer vers un medium qui permettrait d’augmenter ou de changer la forme d’accessibilité au contenu scientifique et pédagogique.

Il a fallu attendre 4 ans pour étendre nos activités hors d’Amérique du Nord et pénétrer le marché australien dans un premier temps, puis, à partir de 2005, le marché européen.

Réd. : Constatez-vous une différence de mentalité entre l’Amérique du Nord et l’Europe pour se former en ligne ?

JZC. : Même si l’Europe est toujours en retrait par rapport à la formation continue en ligne, le potentiel est bien là. Pour preuve, nous réalisons plus de la moitié de nos revenus en Europe. La solution que nous apportons grâce à des années d’expérience en Amérique du Nord correspond à la vision que les Européens ont de la formation en ligne.

Réd. : Cela signifie-t-il que les Européens peuvent utiliser Multiwebcast et obtenir des crédits de formation ?

JZC. : Nos webcasts peuvent effectivement offrir des crédits CME dans beaucoup de pays. Tout dépend de la reconnaissance locale des cours par les institutions accréditrices. Les médecins en Europe peuvent déjà obtenir des équivalences européennes à certains cours en ligne que nous offrons. Comme je l’ai déjà dit, l’Europe a accusé un retard énorme en terme de formation continue en ligne en raison de l’immense défi qu’elle a à satisfaire les exigences de dizaines de pays. Mais cette complexité s’amenuise et nous nous sommes fixés de mettre un place un nombre important de cours accrédités à l’échelle européenne dans les 24 prochains mois.

Pour atteindre ce but, nous allons tendre vers une démocratisation des contenus en ligne en offrant de plus en plus des contenus multilingues, car tout le monde ne maîtrise pas l’anglais suffisamment. Mais en tous cas,  la demande est là, surtout chez les médecins spécialistes qui sont en perpétuelle compétition pour être au fait des dernières nouvelles dans leur domaine. C’est d’ailleurs ce qui les rend ouverts à l’éducation en ligne.

Réd. : Nous sommes donc dans une dynamique de généralisation de ces outils de formation ?

JZC. : Oui bien sûr. La formation en ligne a un tel impact aujourd’hui que les organisateurs de cours et de congrès ne peuvent plus imaginer leurs événements sans les conserver en ligne sous des formats interactifs qui permettent, entre autre,  d’augmenter leur accessibilité et leur pérennité, de mieux comprendre le comportement des apprenants et de déterminer plus précisément l’impact du contenu sur la compréhension/connaissance des apprenants qui, de  plus, et ce n’est pas un argument anecdotique,  assimilent à leur rythme les contenus.

Mais nous ne sommes pas encore au stade où la formation en ligne remplacera la formation in situ complètement, car elle ne permet pas une interaction instantanée,  mais elle devient petit à petit un actif aussi important que la formation en séance plénière.

Cela est d’autant plus vrai que de plus en plus d’applications de type téléphones intelligents ou tablettes voient le jour et que le fait que ces outils soient si intuitifs à utiliser a un impact certain sur ces choix de medium pour fournir du matériel de formation en ligne. Chez Multiwebcast, la part budgétaire de nos investissements R&D augmente, car nous voulons que toutes nos applications soient à terme compatibles sur de tels supports.

Réd. : Que répondez-vous aux sceptiques des formations en ligne qui prétendent que les fournisseurs de contenus éducatifs en ligne sont inféodés aux entreprises pharmaceutiques et qui, de ce fait, sacrifient sur l’autel du" business", la qualité des formations disponibles sur le web ?

JZC. : Je ne me prononcerai pas en tant que chef de fil d’une corporation, mais je vous livre ici mon expérience en tant que fondateur et CEO de Multiwebcast. Dès les premiers projets d’éducation que nous avons mis en ligne, nous avons demandé l’implication des auteurs afin de nous assurer que la qualité de ces formations atteigne un niveau optimal.

Les conférenciers que nous couvrons sont soit des experts dans leur domaine ou ont été choisis par un comité éditorial reconnu. C’est ainsi que nous nous assurons que ce que nous publions pour nos clients offre un cadre de référence optimal.

Références:


dossier préparé par:


Zian Kighelman, Gilles Laforge, Florian Locatelli, Cristina Späni, Emmanuel Wicht