Les modèles pluriels du e-journalisme | Decembre 2010


Une même passion: informer

Le métier de journaliste comme les formes qu’il prend aujourd’hui est en pleine mutation. Comment deux acteurs, l’un de la vieille école, l’autre résolument tourné vers les TIC, perçoivent-ils le métier de journaliste à l’heure actuelle? Deux avis qui ne sont pas forcément totalement opposés.

Noé Monteiro est correspondant international de la Radio télévision portugaise (RTP). Il exerce le métier de journaliste depuis plus de trente ans et a déjà vécu de nombreuses mutations dans sa profession. Il répond à quelques questions sur l’état de lieux du métier de journaliste et les grands défis qui pèsent sur cette industrie à présent.

Comment percevez-vous le métier de journaliste à présent?

Le métier de journaliste en essence n’a pas beaucoup changé. La mission reste toujours la même: informer, chercher l’information et bien sûr déranger.

Quelles sont les grandes mutations par rapport au passé?


Je pense qu’il y a de moins en moins d’indépendance dans le métier. Auparavant, le journaliste exerçait son métier par vocation et pour accomplir une mission. De nos jours, ce n’est plus toujours le cas. Les médias sont à présent un business comme un autre et cela conditionne énormément le travail journalistique.

Quels sont les trois principaux défis que le journaliste doit relever?

Le premier défi réside dans le fait de conserver une certaine audace. L’audace de demander, de chercher, de confronter et d’informer en toute honnêteté. Le second, de ne pas céder aux pressions des grands groupes économiques et d’essayer de garder au maximum son indépendance. Enfin, le troisième défi consiste à ne pas seulement dire ce que le public veut entendre.

Quelles sont les voies pour que le métier se renouvelle sans perdre en qualité et en crédibilité?

De nous jours, tout le monde a accès à la même information. Les sites web et autres sources donnent plus au moins les mêmes informations. Il n’y a rien d’unique ou d’inédit; aucune différenciation n’est faite au niveau de l’essence de l’information.
A mon avis, il est important de revenir un peu aux racines du journalisme, c’est-à-dire, aller plus sur le terrain, faire plus de journalisme d’investigation, trouver de l’information inédite et pas une simple répétition de ce qui est déjà publié sur tous les autres médias.

Comment les priorités de l’information peuvent-elles continuer d’être dictées par les impératifs de l’actualité et pas seulement par la loi de l’offre et de la demande?

Une des règles est de ne pas donner au public uniquement ce qu’il souhaite recevoir, un exercice de plus en plus difficile. Les gens aiment recevoir l’information comme un jeu. Ils ne veulent plus réfléchir. Ils préfèrent l’information simple et facile à digérer. Il semble ne pas y avoir beaucoup de place pour la réflexion.

Quelle place pour les grands sujets à l’heure de la vitesse de l’information et comment prendre le temps?

L’information est la même un peu partout. Les nouvelles habitudes, la rapidité et l’exigence du public font que les grands sujets soient traités dans des éditions spécialisées.
Le public veut une information rapide et facile à digérer. Si on prend la télévision comme exemple, on constate que les grands reportages, les grands sujets ne sont diffusés que tard le soir. Pour gagner de l’audience, la tranche horaire du «prime time» est souvent comblée par des émissions de divertissement.

Pensez-vous pouvoir exercer votre métier de la même manière dans le futur?

Je ne vais pas changer en tant que journaliste même si ça m’apporte quelques ennuis. La société a crée de nouvelles règles. Il est interdit d’avoir une opinion claire sur les choses, on doit toujours être politiquement corrects. Par exemple, si je fais un travail journalistique sur l’émigration je dois faire très attention aux mots ou expressions que j’utilise pour ne pas être traité de xénophobe.

Y’a-t-il encore une place pour le journalisme traditionnel au vu des mutations provoquées par l’avènement du web 2.0?

Je pense que oui. Les journalistes les plus anciens doivent partager leur expérience professionnelle. Faire apprendre aux plus jeunes les règles et les astuces de base du métier même dans l’environnement du web 2.0.

Le métier de journaliste ne se limite pas à informer. Il faut poser des questions. Réfléchir. Provoquer. Et ça c’est un vrai avantage et un atout dans cette nouvelle ère de l’information.

THIERRY WEBER

Thierry Weber est un éditeur de contenu Web, un passionné de la Toile, en un mot, un «geek». Présent dans le monde des médias depuis plusieurs années, il fait du Podcasting. Il est également consultant en matière d’image et de présence sur le Net. Fort d’une longue expérience dans le monde de la vidéo traditionnelle, c’est tout naturellement qu’il s’est tourné vers la création d’émissions sur le Web.

A votre avis, comment le métier de journaliste doit-il évoluer ?

Au-delà du travail d’investigation qui doit toujours se faire, le travail d’un journaliste peut consister en un travail de «curation». Aujourd’hui, il existe des outils de synthèse comme Paper.li qui regroupent ce qui a été communiqué à travers Twitter par rapport à des thèmes prédéfinis par l’utilisateur. On se retrouve sur une interface qui regroupe plusieurs informations qui proviennent de sources différentes. C’est un service gratuit qui pourrait devenir payant. Le «curateur» agit comme un filtre et sélectionne l’information pertinente. Un journaliste curieux pourrait faire ce genre de travail avec son regard professionnel, son recul, sa vision.

Quelle information pour quelle génération?

Il n’y a pas de règle: on découvre des catégories d’utilisateurs comme le « silver surfer», ce surfeur aux cheveux gris qui a du temps, les moyens, s’intéresse aux nouveaux outils technologiques, va chercher des podcasts sur son portable pour l’écouter ensuite dans sa voiture, s’abonne à des flux RSS, etc. J’ai envie de croire que ce n’est pas une histoire de génération. Il y a par contre beaucoup à faire auprès des jeunes car je constate de grosses lacunes dans les programmes scolaires, où l’éducation aux médias est pratiquement inexistante. Un jeune qui lit «20 Minutes» ne va pas forcément chercher à approfondir ses connaissances en faisant une recherche sur le Web.

Quelles sont les exigences de la nouvelle génération Y vis-à-vis du e-journalisme?

Les utilisateurs avertis souhaitent d’abord qu’on leur facilite la vie: la technologie au service de l’utilisateur. Adapter le contenu à l’interface qui la sert. Mettre une édition papier sur le Web telle quelle est une mauvaise démarche. La génération Y sait qu’il faut qu’on adapte la mise en ligne des contenus, l’ergonomie ; l’aménagement de tout cela doit se faire de manière beaucoup plus réfléchie. Il faut également trouver un moyen de faciliter l’achat de contenu.

Comment gérer la demande et ne pas la laisser régir l’offre?

C’est justement l’occasion de générer de la demande en créant une offre. C’est ce qui s’est passé avec Twitter: le fait de pouvoir transmettre une info en instantané nous a rendus friands d’informations simples et rapides. Twitter a créé une demande inexistante auparavant. C’est ce à quoi doivent tendre les nouveaux business models: créer une nouvelle demande. 2'300 tweets sont postés chaque seconde; un journaliste avec son background pourra trier l’information et mettre en route de nouveaux services, afin de créer une valeur ajoutée pour l’accès à cette information instantanée. Je n’ai donc pas l’impression que la demande soit à l’origine de l’offre et qu’elle régisse quoi que ce soit.

Comment financer la presse aujourd’hui?

Dans la mesure où l’information doit maintenant être immédiate et gratuite, il est très difficile de revenir en arrière. Mais cela se fait quand même et c’est une très bonne opportunité que de créer de nouveaux systèmes et de nouveaux outils. Le New York Times veut faire payer ses consultations au compteur, le magazine Wired est payant et a totalement adapté son édition iPad au support avec une version enrichie, des animations et une interactivité, en évitant le simple copier-coller de l’édition papier. Par ailleurs, le Web, s’il est encore gratuit, offre quelque chose que n’offre pas la presse papier gratuite: la mesure de l’audience, le calcul du nombre de personnes ayant vu l’information et ce qu’elle souhaite voir en priorité. Ce sont des informations primordiales sur le consommateur.

Le journaliste peut-il prendre part à la création de nouveaux business models?

Oui et non. Il pourrait s’intéresser à ce qui se passe sur la Toile pour se créer des outils ou les détourner. Mais les journalistes ne vont pas s’intéresser à créer leur propre outil de travail à cause de leur paresse et de l’appréhension qu’ils ont par rapport à ces nouveaux outils. Le vrai problème c’est le manque de curiosité des journalistes.

Quelles sont les voies pour que le métier se renouvelle sans perdre en qualité et en crédibilité?

Cela passera peut-être d’abord par la formation, mais aussi par la naissance d’un certain état d’esprit lié à la curiosité. Quand je parle de curiosité ce n’est pas uniquement dans l’investigation ou la rédaction mais également une curiosité par rapport à des collaborations, des outils, des technologies. Le métier a évolué, il ne se limite plus à taper des articles sur une machine à écrire. Le journaliste peut maintenant faire des photos, les envoyer, tourner des reportages vidéo. D’ailleurs, durant les guerres, le journaliste faisait tout: il filmait, prenait des photos, rédigeait. Il faudrait que les journalistes soient moins réfractaires à l’usage de ces nouveaux outils.

La presse online est-elle aussi «univoque» que la presse traditionnelle?

Je pense que la belle opportunité du online réside justement dans le mix qui se fait naturellement. Si on reprend par exemple des sites de journalistes citoyens, on se rend compte qu’il y a un débat. Les contributeurs interagissent avec les lecteurs; ces outils créent des espaces de discussion et c’est très positif. C’est quelque chose qui n’éclorait pas forcément dans un journal qui a une couleur politique et qui n’intéresse que le lecteur qui a la même tendance politique que son journal. Le Web offre cette ouverture et ce mélange.

Comment garantir l’indépendance du journaliste par rapport à un groupe de presse ?

Sur tous les supports, il faut arrêter de payer le journaliste par la pub, c’est aussi bête que ça. J’ai eu l’occasion de discuter avec Christian Blachas qui était le fondateur de Culture Pub sur M6. Le traitement journalistique fait par Christian sur les pubs était décalé, incisif, rigolo et franchement critique. Ce qui n’a pas plus à l’annonceur principal de l’émission et à la chaîne. Pour une émission qui traitait de la pub, diffusée très tard le dimanche soir, d’avoir une pression de la chaîne et d’un annonceur, c’est très pénible et je crois que c’est une des motivations qui a poussé Christian Blachas à arrêter et à s’en aller. Il a d’ailleurs trouvé l’autonomie sur le Web.

Pensez-vous que les grands titres généralistes ont encore un avenir?

Non. Il faut aller vers le spécifique ou vers des titres généralistes qui font de l’investigation, sur du plus long terme. Moi j’aimerais beaucoup revoir des journalistes qui aillent gratter et chercher; ils existent encore mais ce serait peut-être l’occasion d’en voir plus.

Quels sont les trois principaux défis que le journaliste doit relever?

Curiosité, transparence et ouverture. C’est peut-être très simpliste comme explication mais je m’y tiens. Il y a des bons exemples mais ils sont trop peu nombreux.

Comment voyez-vous l’évolution du métier dans les 5 ans? 10 ans?

Dans 5 ou 10 ans, les grands organismes donneront les chiffres réels de l’audience du lectorat et les journaux arrêteront de mentir. D’un côté on a du papier qu’on peut acheter ou trouver gratuitement. De l’autre, on a Internet avec de vrais outils de mesure qui sont concrets, factuels, physiques. Les chiffres de la presse papier viennent de tomber en Suisse parlent d’une situation pas trop mauvaise et disent qu’en 2011, ça va reprendre. Je n’y crois pas une seule seconde. Ce genre d’études coûte très cher mais je n’arrive pas à y croire. Comme je n’arrive pas à croire que ces études puissent ne pas voir que les revenus publicitaires sont en train de s’exporter vers les autres médias. Cela se mesure très efficacement mais on n’arrête pas de mentir.


dossier préparé par:


Philippe Barmettler, Rita Louro, Gerardo Rivera Valencia, Stéphanie Sarfati