Les modèles pluriels du e-journalisme | Decembre 2010


Presse: de nouveaux modèles pour de nouveaux enjeux

Les mutations provoquées par Internet ont remis en question la structure même des médias. Il ne s’agit pas seulement de repenser leur organisation ou de revoir leurs processus de production mais également de mettre en place une nouvelle proposition de valeur qui soit à la fois unique, interactive et innovante.


e-journalisme et web 2.0A l’ère du e-journalisme, les grands groupes de presse essaient de trouver de nouveaux modèles économiques pour assurer leur avenir, fidéliser leurs clients et en gagner de nouveaux. Ces modèles doivent être adaptés aux nouveaux enjeux économiques, aux nouveaux outils et aux nouvelles habitudes des consommateurs.

Parallèlement, des formes «concurrentes» de journalisme voient le jour et offrent de nouvelles sources d’inspiration. Il n’y a pas une seule stratégie viable mais une multitude de formules qui s’adaptent aux usages : les consommateurs de médias passent d’une source d’information à une autre, d’un outil à un autre, sans pour autant abandonner le premier.

Le défi est donc de s’adapter aux changements et de suivre les usages des lecteurs en trouvant des solutions qui puissent combiner l’ère numérique à la tradition du papier mais qui restent rentables pour le producteur et attrayantes pour le consommateur.

Le temps presse

D’après le «Livre Vert» publié à l’issue des Etats Généraux de la Presse en France (2009), il s’agit d’abord de comprendre la nature de ces transformations, puis de mettre en lumière des aspects d’organisation innovants. Un exercice de réflexion vital qui permettra de mettre en place une vraie proposition de valeur, une optimisation des structures de coûts et une dynamisation des revenus. Si la presse veut survivre dans un environnement de plus en plus compétitif et exigeant, il y a urgence à ce qu’elle se reconstruise sur de nouveaux modèles.

Les piliers de la presse traditionnelle ont été essentiellement basés sur l’actualité, l’exclusivité et la crédibilité de l’information diffusée.  Cette industrie a toujours eu une structure des coûts clairement identifiée: l’administration, la mise en forme, le maquettage, la rédaction du contenu,  l’impression et la  distribution. Le financement de ces opérations  était assuré par la vente aux lecteurs et par la publicité.

L’e-journalisme contraint à de nouvelles règles et force les médias à revoir l’ensemble de leurs activités en vue de les optimiser au maximum tout en pérennisant les valeurs du métier.

Virage manqué

Avec l’avènement du Web, la production et la diffusion journalistiques sont en pleine mutation. Rapidité de l’information, multiplication des sources et des supports, participation des consommateurs dans la création et la diffusion de l’information: tous ces facteurs ont bouleversé une industrie qui essaie à tout prix de se réadapter et de repenser son modèle d’affaires.

Crise de la presse par Nicolas Vial paru dans le monde.frSi auparavant, les grands investissements des médias se portaient sur la récolte, la production et la distribution de l’information, ils se sont aujourd’hui déplacés sur les systèmes d’information, les logiciels, les technologies de diffusion et sur la rémunération des journalistes spécialisés dans l’édition en ligne.

La mutation dictée par le Web a permis d’économiser des sommes énormes. Un journal en ligne coûte beaucoup moins cher qu’un journal papier. Malheureusement, certains médias n’ont pas réussi à combler la perte des recettes publicitaires, à faire face à la multiplicité des sources d’information gratuites en adoptant une stratégie adaptée aux nouveaux supports. Selon l’analyse de Roland Berger Strategy Consultants, citée dans la version papier de la Tribune du 23 novembre 2010, le secteur presse par rapport aux autres médias est en net recul: sa part était de 20% en 2003, elle est aujourd’hui de 14%. On constate également la nette croissance d’internet, de 7 à 15% ainsi que ses revenus publicitaires de 1 à 4%.

Retour à l’information payante

Les éditeurs doivent d’abord prendre conscience de la spécificité des nouveaux supports afin de développer des produits uniques et ne pas commettre l’erreur de répliquer le contenu des éditions papier. Il leur faut saisir l’opportunité de créer un lien privilégié avec les consommateurs en leur permettant de personnaliser les interfaces et contenus qu’ils souhaitent consulter. Ils doivent également exploiter toutes les nouveautés technologiques: tablette numérique, smartphone, netbook, etc. afin de définir des stratégies marketing efficaces. Ils pourront ainsi tirer profit de ces opportunités.

Le potentiel financier est immense car malgré l’avènement du tout gratuit, un retour à l’information payante reste possible. Comme nous le verrons plus loin, le consommateur est prêt à payer pour un contenu de qualité, adapté à ses besoins, qui tire parti des avantages technologiques et lui offre des services personnalisés.  La combinaison des deux supports  - numérique et papier – peut ajouter de la valeur en permettant une expérience différente et des produits uniques.

LES NOUVEAUX MODELES

Avec le Web participatif, de nouveaux modes de diffusion et de nouveaux acteurs de l’information sont nés. On peut décrire aujourd’hui quatre modèles plus ou moins bien définis qui contribuent à ce qu’on appelle désormais l’offre du e-journalisme.

Le contenu propriétaire

Paris_MatchIl s’agit de la publication sur Internet de contenus originaux. Ils sont le fruit du travail d’une rédaction, répondent à un projet éditorial. Adopté par les titres de la presse traditionnelle, ce premier modèle semble être optimisé pour les sites offrant un contenu de qualité.

Le Times et le Sunday Times ont fait le choix radical du passage au tout payant et mis en place une structure de prix intéressante – 1 £ par jour ou 8 £ par mois - permettant au client de consulter les deux titres en ligne, les visualiser sur iPad, sur mobile, de recevoir des alertes et de bénéficier d’offres réservées aux membres. Il revendique aujourd’hui une audience payante de 200'000 lecteurs – ce qui peut paraître peu en comparaison de ses anciens 22 millions de lecteurs uniques par mois ! Mais les abonnés représentent ce que l’on appelle une «audience qualifiée» qui permet au journal de se financer et se constituer une base de données. Les informations ainsi récoltées sur le lectorat, ses goûts et ses thèmes de prédilection sont précieuses non seulement pour offrir au lecteur des sujets qui l’intéressent mais également pour attirer les annonceurs friands de publicités ciblées.

Le New York Times, site d’information le plus fréquenté au monde, s’apprête à implémenter un système de paiement au compteur: au-delà d’un certain nombre d’articles consultés, le lecteur sera invité à souscrire un abonnement (réf. LeMonde.fr du 6.10.10).
Ce modèle propose donc une information généraliste, de qualité, lisible sur plusieurs supports et à un coût modique.

Exemples : LeMonde.fr, LesEchos.fr, Mediapart.fr, The Times, The Sunday Times, The New York Times, etc.

L’autopublication

Une_Libération_Tous_journalistes?Ce modèle est une variante évoluée du courrier des lecteurs qui permet une interaction entre plusieurs acteurs. Les blogs des sites de presse constituent des espaces dédiés grâce auxquels l’éditeur établit une réelle relation avec  son public. La mise en place de ces espaces permet à un média de fidéliser ses lecteurs mais peut également lui conférer une plus grande crédibilité. On peut citer le cas du Cercle Les Echos qui a ouvert un espace participatif de débat et dont les contributeurs sont des spécialistes des questions économiques.

Les blogs indépendants, créés par des internautes ayant des intérêts spécifiques ou par des leaders d’opinion peuvent également être indirectement rentables puisqu’ils leur confèrent une bonne visibilité pour leurs activités.


Les sites de news

Ce sont des portails d’information qui rassemblent des dépêches d’agences de presse. Les articles qu’on y trouve sont souvent succincts et ne contiennent pas la valeur ajoutée d’un vrai travail journalistique, à savoir l’analyse. Les informations y sont reproduites sans travail de fond. L’information ainsi récoltée reste souvent superficielle.  Ces portails répondent aux usages de la nouvelle génération de consommateurs. Le lecteur souhaite surtout être informé rapidement. Il ne veut ni chercher, ni trop réfléchir et surtout ne pas payer pour des contenus sans valeur ajoutée. Il se comporte comme un rédacteur en chef qui va chercher les articles sur la toile, pour autant qu’ils correspondent au thème sélectionné, afin que son contenu corresponde à ses souhaits. Ces portails sont soit subventionnés par la maison mère comme c’est le cas de Google News soit par la publicité qu’ils affichent comme Yahoo News.

Le journalisme citoyen

We are the Media_agoravox.frCette forme de journalisme – créée par les citoyens, pour les citoyens – véhicule des informations alternatives. Souvent gratuites ou sans publicité, les plateformes qui délivrent les informations se démarquent des sites des grands groupes de presse et s'opposent aux médias commerciaux ou étatiques. Financées par des mécènes ou par un système de dons, elles offrent des informations indépendantes et souvent désintéressées financièrement, à contre-courant des tendances dominantes. Elles sont donc indépendantes de toute forme de pression, qu’elle soit politique, financière ou économique. Leur but est non seulement d’informer mais également de permettre aux choses d’évoluer dans l’intérêt des citoyens.
Autre modèle, spot.us, est une plateforme de financement participatif: les journalistes indiquent les sujets qu’ils souhaitent traiter et le public verse des dons pour les financer. Cela permet de créer un lien particulier entre le média, le journaliste et ses lecteurs.

Exemples : Pro-Publica, Alternative Media Global Project, J’aimeL’info, Agoravox, The Hufftington Post, et bien entendu WikiLeaks...

Le kiosque numérique

Kiosque_numérique_fr.ooh-tv.comD’autres projets offrant des informations de qualité sont actuellement en gestation. C’est le cas d’un kiosque numérique qui réunit des grands titres de la presse française comme Le Parisien, Le Figaro, Libération, L’Equipe, Les Echos, L’Express, Le Point, Le Nouvel Observateur et un opérateur de téléphonie: Orange. La volonté est de s’unir pour faire face à la concurrence de Google ou Apple (avec iTunes) et d’imposer leurs propres règles du jeu. L’objectif est de proposer des abonnements et des articles vendus à l’unité avec un pourcentage prélevé par le kiosque qui soit moins important que celui perçu par Apple (10% contre 30%). Le but est de fédérer l’ensemble de la presse française autour de ce projet pour que le pourcentage prélevé par le kiosque puisse être réduit au maximum.

Aux Etats-Unis un projet similaire est sur le point de voir le jour : nextissuemedia.com
Ce futur portail est un consortium de médias indépendants qui se sont réunis pour profiter des opportunités qu’offre le numérique. Les consommateurs pourront télécharger les contenus et les afficher sur divers supports tels que smartphones, e-books, tablettes. Un ensemble de magazines, journaux et autres publications seront mis à disposition des consommateurs. Ce modèle économique permettra de générer des revenus au travers de contenus payants et d’une publicité ciblée.

En Suisse, le projet se nomme Codex et réunira les grands éditeurs de presse et l’opérateur téléphonique Swisscom.

Choisir sa formule

A l’heure actuelle, le modèle idéal est celui qui est capable d’associer le meilleur des deux mondes – numérique et traditionnel – tout en offrant des formules sur mesure afin de conférer une vraie valeur à l’offre et garantir ainsi la viabilité financière aux médias.

Ce modèle devrait permettre au lecteur de choisir la formule d’abonnement et la tarification qui lui correspond le mieux, personnaliser le contenu ainsi que les supports sur lesquels il veut le recevoir: numérique (tablettes, Internet, mobile) ou physique. L’exemple des sites Medipart.fr et Arretsurimages.net sont d’excellentes illustrations des offres qui commencent à être adaptées aux nouvelles exigences des consommateurs puisqu’elles proposent également des options moins onéreuses pour les faibles revenus.

La diversification des sources d’information a ouvert un nombre infini de possibilités aux consommateurs. Devenus très critiques, ils reviendront de moins en moins sur un site qui ne leur convient pas. Le modèle idéal se doit de proposer à son lecteur une consultation selon des thèmes que ce dernier prédéfinit tout en lui offrant le contenu sur divers supports.

Du point de vue des médias, le potentiel reste énorme. Cibler les contenus et diversifier les supports d’informations permet d’une part de justifier le coût des abonnements, et de l’autre, de réactiver les différentes possibilités de revenus générés par la publicité. Comme c’est déjà le cas, ils peuvent proposer différents produits spécialisés tels que des publireportages, livres, éditions spéciales, etc. - de manière à prolonger le cycle de vie du produit «information».

Cette conjonction de services est le secret d’une perception de haute valeur ajoutée. Si on rajoute à cela toutes les exploitations possibles des renseignements personnels librement divulgués, on arrive à un business model presque parfait. Le projet de Next Issue Media et du Times  sont déjà des très bons exemples ce point de vue.

Finalement, la plateforme d’information ne sera là que pour assister le lecteur à réaliser son journal «self made». Les médias qui réussiront demain sont ceux qui se positionneront aussi sur cette logique de service à la carte.

Références

Sources images


dossier préparé par:


Philippe Barmettler, Rita Louro, Gerardo Rivera Valencia, Stéphanie Sarfati