e-croire ou pas, telle est la question | Mai 2010


Un ministre en danger ou l'art de la guerre informationnelle

En Juin et octobre 2009, Frédéric Mitterrand, ministre français de la culture, va passer à deux doigts de la démission après une exemplaire chasse à l’homme qui va enflammer le paysage médiatique français et européen. Une série d’éléments vont entrer en résonance spontanément pour l’acculer à une explication publique laborieuse et pathétique sur sa sexualité.

L'armée numérique de la Ligue ODEBI attaque Frédéric MitterrandLe 23 juin 2009, La Ligue ODEBI  - une association d’internaute qui milite pour le respect des droits des internautes en France - lance un communiqué de presse largement repris qui promet «un enfer médiatique à Frédéric Mitterrand» si la loi HADOPI – loi française chargée de lutter contre le piratage via les réseaux P2P – est adoptée par le parlement.

Le 27 juin 2009, La Ligue ODEBI crée «une armée numérique» chargée «d'infiltrer, détourner, paralyser, étouffer, déboussoler les espaces  (ennemis) acquis aux forces lobbyistes adverses afin de lutter par l'information contre la désinformation».

Le 22 juillet 2009 suite à un premier vote en faveur de l’HADOPI, la Ligue ODEBI appelle «à incendier Internet» en prévision d’un 3e round annoncé – sur le site - en septembre 2009.

Le 27 septembre 2009, Roman Polanski est arrêté en Suisse.

28 septembre 2009, Frédéric Mitterrand vole à son secours, ce qui permet à la Ligue ODEBI de sortir un nouveau communiqué de presse immédiatement : « Après le droit d’auteur, voici le droit d’horreur»  qui établit de facto un lien entre le passé sexuel supposé de Frédéric Mitterrand et celui de  Polanski qui est traité par la blogosphère de pédophile «violeur».

Le 5 octobre 2009, Marine Le Pen, en pleine émission de télévision, accuse le ministre de pédophilie en direct à la télévision à cause de ses écrits autobiographiques relatant des expériences vécues ou imaginées en Thaïlande.

Le 9 octobre 2009, «on apprend» que Frédéric Mitterrand s’est porté garant d’un violeur lors d’un procès à l’Ile de la réunion.

Le 10 octobre 2009, La Thaïlande réagit «officiellement» à l’affaire Mitterrand en dénonçant l’homme politique comme «un ministre pédophile».

Le 12 octobre 2009, on ressort «Mon copain Rachid», un vieux film qui traite d’amours préadolescentes où Mitterrand est voix OFF.

Le 12 octobre 2009, une association belge dépose plainte contre Frédéric Mitterrand. International All Rights, qui lutte contre «toute forme d'impunité publique et la défense de l'enfance», compte ensuite faire de même en Suisse et aux Etats-Unis.

Ce même jour, Frédéric Mitterrand est obligé de s’expliquer en direct sur TF1 à 20h00 sur les accusations portées contre lui – ce qui ne convaincra ni les médias nationaux, ni la presse étrangère.

Le 14 octobre 2009, on ressort une vieille émission de Thierry Ardison [18] où Frédéric Mitterrand – alors simple personnalité publique -  plaisantait sur «au-dessus de 14 ans c’est dégeulasse».

La polémique «meurt ensuite» sur la fin octobre 2009, mais le ministre a eu chaud et ne doit son sauvetage qu’à une intervention forte de Nicolas Sarkozy lui-même qui décide de ne pas le sacrifier.

Eclairage et trousse à outils

La Ligue ODEBI n’est pas un regroupement fantaisiste. Active depuis 2002, elle a déjà à son palmarès de nombreuses luttes (et victoires) contre des projets gouvernementaux sur Internet; ses pages wikipedia en anglais et en français en témoignent.

Elle a été auditionnée au Sénat en 2004 pour un projet de loi et bénéfice d’une couverture médiatique importante.

En 2009, elle se radicalise fortement en menaçant de publier les casiers judiciaires des députés pro-hadopi (ce qu’elle fera en 2010).

Le blog ReadWriteWeb écrit en août 2009  – donc avant la polémique: «C’est là qu’arrive la ligue Odebi et ses positions pour le moins radicales. Fondée initialement pour porter la voix des consommateurs face à des fournisseurs d’accès abusifs, la ligue Odebi a trouvé dans Hadopi un bain de jouvence. Devant l’incapacité des «anti Hadopi» à transformer dans le réel leur protestation en ligne, elle a appliqué l’un des conseils de l’Art de la Guerre:  faire entrer l’ennemi sur son territoire pour mieux l’attaquer.»

Quand on sait que ReadWriteWeb publie pour le New York Times, on est en droit de se demander pourquoi et comment autant d’articles «éclairés» ont pu annoncer l’épisode Mitterrand.

En fait, le 27 juin 2010, la Ligue ODEBI crée une «armée numérique» avec une hiérarchie, des grades, un recrutement et…des missions. 

L’armée compte environ 1000 activistes chargés de collecter des informations et de les diffuser.

A l’intérieur du forum privé dont nous avons obtenu les accès avec un niveau de ‘commandant’ (les grades vont jusqu’à Colonel officiellement) – nous pouvons voir des forums qui s’intitulent Ecole de recrues infoguerre, Ecole de hacking éthique ou encore Armurie.

Les intitulés et le contenu sont ensuite assez explicites  pour être facilement mis en lien avec l’affaire Mitterrand.

Forum privé de la Ligue ODEBI
(image prise dans le forum secret de l'armée numérique)

En nous y baladant, nous y découvrons des pelotons «colorés» qui ont des missions précises comme le peloton vert par exemple:

Armée numérique - forum secret
(image prise dans le forum secret de l'armée numérique)

Les objectifs y sont parfaitement décrits:

  • susciter de la sympathie dans des communautés hostiles sous de fausses identités
  • provoquer ensuite le doute en créant des courants d’opinion à l’intérieur de ces communautés pour dynamiter l’organisation
  • provoquer des articles de presse
  • noyer les opinions divergentes
  • ne pas hésiter à défendre le contraire de la conviction «odebi» par des arguments idiots et facilement méprisables


L’armée numérique change radicalement la nature de l’information «en la travaillant» pour l’orienter.  Cette manière «lobbyiste» de faire change tout le rapport à la réalité de ceux, comme les journalistes, qui cherchent à voir «du vrai». Mieux: elle crée «des pièges informationnels» comme le décrit encore un des threads du forum en question:


(image prise dans le forum secret de l'armée numérique)

où on voit qu’un haut fonctionnaire se laisse lui-même prendre à ce jeu….

Le lien avec l’affaire Mitterrand peut être trouvé au niveau des «casseroles» que la Ligue ODEBI «historise» où le pedigree médiatique de tous les hommes politiques est archivé : déclarations, voix-off, scan de vieux journaux, ect…

Les activistes sont ensuite appelés à diffuser l’information par des commentaires, des emails adressés aux journalistes, en créant des blogs, des sites ou en contactant directement des personnalités publiques comme l’a peut-être été Marine Le Pen ou un de ses services.

En tout cas pour Frédéric Mitterrand, toujours dans le forum ODEBI, les actions sont claires…dès juillet 2009.




Dès sa nomination, la forum ODEBI fourmille de recherche sur Frédéric Mitterrand en particulier dans le forum « infoguerre » où les  gradés ODEBI cherchent des casseroles à accrocher à Frédéric Mitterrand tout juste nommé Ministre de la culture.


La conversation se termine, le 25 juillet 2009, si vous suivez ce lien, vous tombez trois mois avant la révélation télévisée sur:

Le lien amène à un extrait du livre qui déclenchera le scandale:


Ce sera le lien qu’on retrouvera dès lors partout sur Internet. Les forums  «actions» de la Ligue appelle d’ailleurs explicitement ensuite à répandre la nouvelle et à «référencer» le fameux lien.

Le forum ODEBI répertorie aussi tout les liens qui sortiront en cascade sur l’affaire de la réunion ou encore du film tourné par Frédéric Mitterrand.

On peut donc finir par se poser la question si 1000 activistes peuvent manifestement faire tomber un ministre… au vu des éléments sur le forum, la réponse semble plutôt être, a priori, oui.

En tout cas,  Frédéric Mitterrand le pensait lui-même à la fin de l'épisode «Polanski & Hadopi».


dossier préparé par:


Fabien Arévalo, Pierre Jean Duvivier, Lucia Fesselet-Comina, Loïck Mariette, Henry Martelet, Patrick Tharin