e-Réputation: prisonniers de la Toile | Novembre 2009


e-réputation: vision technique et sociologique

L’e-réputation est avec l’identité numérique un des éléments-clés qui façonne notre image virtuelle. Stéphane Koch, consultant en technologies de l’information et Sami Coll, sociologue, proposent quelques définitions et points de vue sur les conséquences de nos activités sur le Web.

Interview de Stéphane Koch, fondateur de l’agence Intelligentzia.net et enseignant dans le domaine de la communication, la sécurité de l’information et la gestion de la réputation sur Internet.

Quels sont les composantes de l’identité numérique?
Notre identité numérique ("IN") est composée de plusieurs axes: ce qu’on est (la manière dont on se perçoit), comment on veut être perçu et comment on est vraiment perçu. Notre IN est composée de plusieurs éléments de contenus (textes, sons, vidéos, images) qui vont être accessibles en fonction des techniques d’indexation utilisées par les moteurs de recherche: ceux-ci vont segmenter le ou les contenus selon des critères mathématiques – et non des critères humains ; ce qui aura pour conséquence de parfois «désolidariser» la personne des contenus qui se réfèrent à elle. Lorsque l’on fera une recherche par mots clés ou avec son nom, les éléments qui ressortiront ne seront pas nécessairement représentatifs de notre personne. Le moteur de recherche ne tient pas compte du contexte, ainsi, une opinion exprimée, une fois sur la Toile (par exemple pour ou contre la peine de mort), perdure dans le temps, alors que peut être quelques années plus tard, la personne a changé d’opinion. Ceci implique un problème technique (des infos obsolètes restent encore en ligne) et un problème d’éducation (manque de distance critique de la part du lecteur par rapport au contexte ou au moment). Nous n’avons pas le contrôle sur les algorithmes qui agencent ces informations, ni sur les perceptions – éventuellement - biaisées du lecteur. De la même façon, nous manquons de contrôle sur les informations, produites par des tiers, nous concernant (par exemple des accusations), ou qui concernent des personnes portant le même nom que nous (homonymes). Les rumeurs produites par des tiers sont considérées comme vraies car on pense qu’ «Il n’y a pas de la fumée sans feu» alors que sur la Toile, il est possible d’avoir de la fumée sans feu.

Peut-on affirmer que notre e-réputation est le résultat de notre identité numérique?
Pas forcément. L’identité numérique est le socle de l’e-réputation, mais elle peut se construire sans que nous l’ayons créée. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de construire une identité numérique forte qui nous permettra ensuite d’avoir les éléments utiles pour une bonne e-réputation. Si nous sommes présents sur plusieurs réseaux sociaux, nous réussissons à positionner notre nom sur les premiers résultats du moteur de recherche. Par exemple, si nous sommes actifs sur Linkedin et nous écrivons un article, ce sont ces informations là qui apparaîtront en premier lieu.

Existe-t-il un droit à l’oubli sur la Toile?
Sur la Toile le droit à l’oubli n’existe pas. Les médias ont dérapé plusieurs fois en publiant sur la Toile les noms de personnes, détruisant ainsi leur crédibilité. Que ça soit dans le cas de l’enquêtrice de Securitas infiltrée chez ATTAC, ou celui de cette comédienne genevoise accusée à tort dans une affaire de sabotage de lignes TGV en France. Ces «anonymes» ont été condamnés à être liés à ces affaires sur la Toile pour encore de nombreuses années. Ceci est aussi un problème déontologique ; la presse ne devrait pas citer nommément et avec autant de légèreté des personnes de la société civile, alors que paradoxalement la loi prévoit un droit à l’oubli pour personnes qui ont été jugées coupables de crimes et délits par la justice. Pour palier à ce problème, une solution serait de créer un «attribut» qui permettrait au niveau technique de spécifier que certains mots ne soient pas «vu» (indexés) par les moteurs de recherche (par exemple, il existe un attribut appelé «nofollow» qui permet d’éviter que le moteur de recherche indexe un lien hypertexte donné). Il ne s’agirait nullement d’une censure (l’information serait visible sur l’article concerné, mais pas indexées/mémorisées par les moteurs de recherche), mais cela permettrait d’éviter qu’une personne mentionnée dans un article, apparaisse «Ad vitam aeternam» dans les résultats des moteurs de recherche au grès des mots clés formulés par les utilisateurs.

Face à un cas de diffamation, humiliation ou atteinte à la réputation, existe-t-il en Suisse déjà un cadre régulateur pour nous protéger de ces abus?
Malheureusement, rien ne nous protège de ces abus et il n’y a pas encore un règlement purement virtuel. Pour le délit d’usurpation d’identité, par exemple, une plainte d’un politicien n’a pas été traitée par le juge car ce délit n’est pas encore ancré dans le domaine pénal. Pour dénoncer un cas devant la loi, il faut du temps, des ressources économiques et un juge qui comprenne le problème et même dans ce cas, nous nous retrouvons face à des contraintes techniques. Il est très difficile de prouver par qui une fausse information a été publiée. Le temps est aussi contre nous, on est premièrement jugés par un tribunal populaire sur le web, par des personnes sans recul et nous sommes directement présumés coupables. En France, il existe déjà la possibilité de contracter une assurance pour le risque d’usurpation d’identité.


Que pensez-vous des logiciels pour gérer ou nettoyer son e-réputation?
Je considère qu’aucun logiciel ne peut nous garantir de ne pas passer à côté d’une info importante. Il y a des textes en images, des infos qui passent rapidement d’un site à un autre etc. Les logiciels, ou les services proposés par les entreprises spécialisées nécessitent d’être testés en profondeur. De plus, rien ne nous garanti un nettoyage total car il y a des circonstances sur lesquelles nous ne pouvons pas intervenir. On peut parfois éviter que l’info apparaisse dans les premiers résultats des moteurs de recherche, en effacer certaines, mais ce n’est pas une science exacte. Comme on l’a déjà mentionné, contrôler sa e-réputation dans un environnement dynamique est très difficile car cet environnement est transnational, pas forcément coopératif, en plusieurs langues et rien n’empêche que quelqu’un stocke des informations préjudiciables sur un disque dur pour les ressortir ultérieurement. En résumé, la clé est de construire son profil le mieux possible, être non-émotionnel et factuel car tout sera lu par les autres. Il faut faire attention à nos paroles, bien choisir ses contacts, commenter sur des sujets spécifiques dans un contexte particulier et toujours adopter une distance critique par rapport à soi même.

Quels sont les éléments clés à prendre en compte lors de l’utilisation de réseaux sociaux tels que Facebook et Linkedin?
Sur Linkedin il faut bien choisir ses relations professionnelles, par contre il y a moins de potentiel de dérapage que sur Facebook.
Sur Facebook, le risque majeur est dû à la non-maîtrise de la configuration de son profil et du type d’information que l’on s’autorise à mettre en ligne. Il faut configurer son profil de manière limiter au maximum le risque; par exemple créer des catégorie (listes) de contact (amis), telles que «amis», «famille», «relations professionnelles», ou «connaissances» et ensuite limiter (au niveau des paramètres de confidentialité du profil) les informations visibles (photos, statuts, liens, accès à ses amis) par chacune de ces catégories de contact. La deuxième règle serait de ne jamais mettre en ligne quelque chose qui pourrait nous porter atteinte, des images qui pourraient nous desservir (i.e. images en maillot de bain, qui seraient visibles par des collègues de travail). La troisième règle: ne rien dire qui pourrait se tourner contre nous ; puis quatrième règle: utiliser des mots de passe forts, complexes et difficiles à déchiffrer. Il y aura toujours des bugs techniques qui pourront nous trahir et c’est pour cela qu’il y a des règles à intégrer pour bien se déplacer sur les plates-formes sociales.


Vous parlez souvent de «l'analphabétisme numérique», de quoi s’agit-il?

C’est le manque de connaissances du web par utilisateurs. Par exemple, la signature numérique a, depuis 2005, la même valeur qu’une signature manuelle. Cependant, beaucoup de gens l’ignorent encore. Le cas en Suisse de Google Street View (GSW) est un autre exemple d’analphabétisme numérique. Le Préposé fédéral à la protection des données (PFPDT) a critiqué GSW en dénonçant les risques pour la vie privée (la possibilité de voir certains numéros de plaques, des visages, des personnes en situation compromettante, qui n’auraient pas bien été anonymisés par GSW) par communiqué de presse, incitant ainsi au voyeurisme des gens. Par contre, le préposé n’a pas considéré utile d’informer les citoyens qu’ils pouvaient agir directement auprès de GSW pour signaler un problème d’image et ainsi la voir effacée. On pourrait considérer qu’il devrait être de la responsabilité du service du PFPDT de créer un guide permettant à tout un chacun de gérer son IN, plutôt que de simplement dénoncer par effet d’annonce.

Cet analphabétisme est persistant en raison du manque de volonté de l’instruction publique d’éduquer les gens à ce sujet, alors qu’aujourd’hui, une information publiée sur le Net peut rapidement déstabiliser une entreprise ou un individu. Par exemple, en 2000 déjà une information financière fallacieuse à fait perdre aux investisseurs et à la société Emulex plus de 109 millions de capitalisation boursière en 30 minutes. On demande à tous d’être responsables sans avoir pris la responsabilité de les former. Cette formation doit commencer à l’école dès le plus jeune âge. Il faut expliquer qu’est-ce que c’est une info, un blog et ainsi d’instaurer une capacité de discernement en responsabilisant l’utilisateur.

Interview de Sami Coll, sociologue des nouvelles technologies à L’Université de Genève.

L’e-réputation se forme notamment sur les réseaux sociaux. L’éthique sociale s’est elle relâchée sur le Web?
Attention au déterminisme technologique ! Les nouvelles technologies ne sont pas responsables de tout. Ce sont avant tout les rapports sociaux qui font la réputation et donc aussi l’e-réputation. Avant le Web 2.0, il était aussi possible de détruire relativement facilement la réputation d’une personne. La différence est qu’aujourd’hui il est encore plus facile de le faire, mais il est aussi plus facile de se défendre.

Quels sont les mécanismes de validation de l’information sur le Web?
C’est d’abord une question de confiance bien sûr mais aussi hélas de niveau social et de capital culturel. Les personnes avec un niveau culturel plus élevé auront sans doute appris davantage à remettre en question la validité des informations, comme le fait un historien avec ses sources, par exemple. Alors qu’à l’heure actuelle il y a toujours des gens qui prennent pour acquis une information dès lors qu’elle est écrite. J’espère néanmoins qu’en général les gens deviendront de plus en plus critiques et sceptiques sur l’information et son origine.

En tant que sociologue vous parlez de la dynamique de distinction sociale présente sur Facebook, en quoi-consiste-t-elle? Peut-elle s’apparenter à l’ e-réputation?
Derrière la motivation première qui est de communiquer, il y a des enjeux de distinction sociale, même s’ils sont inconscients. De la même façon que nous choisissons certains vêtements qui correspondent à notre rang social, conscient ou inconsciemment, nous nous distinguons aussi sur une plate-forme telle que Facebook. Nous montrons que nous sommes des gens bien, sympas, que nous avons des copains/ines formidables, nous y exhibons nos dernières vacances, notre week-end de shopping à New York plutôt que nos courses au supermarché du coin, etc. Ainsi nous affichons notre rang social et surtout, nous jugeons les autres. N’oublions pas que Facebook a une origine élitiste. Ses fondateurs étaient des étudiants de la prestigieuse l’Université de Harvard et le réseau s’adressait d’abord exclusivement aux étudiants de ce niveau. Ensuite il s’est étendu au reste des gens, mais Facebook garde quelque part cette origine et cette dynamique de valorisation positive de soi, de mise en scène: «je suis cool», «j’ai les moyens», «j’ai les amis cools qu’il faut avoir».


dossier préparé par:


Rosa Garrido, Italo Goyzueta, Gabriel Hussy, Manojlo Jelic, Patricia Jordan