Des objets qui bavardent en continu | Mai 2009


Les puces tissent une nouvelle Toile

Evolution du Web, saut dans le monde du «tout connecté», ce que l’on appelle «l’Internet des objets» ou «les objets communicants» dessine un avenir dans lequel des relations continuelles seront à l’œuvre entre les individus, entre les objets et les individus, entre les objets eux-mêmes.

Les technologies numériques aujourd’hui en application sont variées. Les progrès de la nanotechnologie associés au perfectionnement des réseaux de télécommunication et à ceux de l’intelligence artificielle autoriseront le développement d’une foultitude de bases de données, toujours amplifiées, directement connectées à des logiciels de reconnaissance.

«Appareil de savoirs et de pouvoirs», pour reprendre la terminologie de Michel Foucault, ce monde du «tout connecté» numérique réduirait toute sorte de données hétérogènes à des codes chiffrés et indexés identiques, susceptibles d’être traités selon des protocoles similaires sans contrainte de temps et d’espace. Une véritable révolution en profondeur.

Souvent invisible, caractérisée à la fois par la mise en œuvre d’applications positives et de développements péjorant tout ce qui touche à la protection des données et à la sphère privée, cette révolution impose en amont, c’est-à-dire dès hier, une lucidité et une attention soutenues et structurées des pouvoirs publics et de l’ensemble des citoyens.

Jeux de rôles pour les machines

Les objets communicants peuvent être diversement équipés: puce RFID, système Bluetooth, puce NFC, système de téléphonie mobile, adresse IP ou combinaison de ces multiples technologies de communication. Ces dernières permettent une connexion  à Internet, à un téléphone mobile ou à un autre objet communicant. Entre ces objets, c’est-à-dire de machine à machine (M2M), la communication se fait essentiellement via des capteurs et des étiquettes électroniques. Les téléphones mobiles sont des supports idéaux pour être équipés de puces.

Dûment pourvus, les objets communicants fournissent des données sur leurs origines, leurs parcours; ils se régulent, analysent une situation, échangent des informations avec d’autres objets. Bref, ils agissent et réagissent sans intervention humaine.


Capables d’endosser des rôles très variés allant du statut de capteur à celui d’acteur intelligent, les utilisateurs y recourent pour de multiples usages. Permettant de réaliser plus facilement et plus rapidement des tâches qui peuvent, notamment, être routinières et ennuyeuses, ils dégagent plus de temps pour découvrir, partager, communiquer.

Un frigo intelligent

Aujourd’hui votre système de chauffage est commandé à distance. Demain, votre café sera déjà servi lorsque vous entrerez encore tout ensommeillé dans votre cuisine. Votre frigo gérera vos stocks et vous passera commande pour être réapprovisionné on-line. Dans la rue, les affiches et les panneaux vous interpelleront via un SMS. En déplacement, votre stylo communicant équipé d’une caméra et d’une puce enverra instantanément et en toute sécurité, via votre téléphone portable, un texte que vous serez en train de rédiger.

L’irrésistible ascension des objets communicants génère un accroissement exponentiel du trafic sur les réseaux (voir fiche technique «En route pour l’étiquetage universel»). Pour 2010, le nombre de requêtes de connexion est estimé à plus de 4 milliards. Demain, des débits beaucoup plus soutenus seront impératifs pour permettre de généraliser les nouvelles opportunités offertes par le numérique et assurer une utilisation maximale de ses potentialités.


Cartographie exhaustive du consommateur

Un des moteurs majeurs du développement du «tout connecté» est le marketing. Pour les marketeurs du XXIème siècle, il ne s’agit plus simplement de vérifier, de répertorier qui a acheté quoi. Il ne suffit plus d’anticiper les achats, ni de les susciter. Le marketing contemporain traque une individualisation aussi précise que possible des profils des consommateurs. L’enjeu est l’établissement d’une relation suivie avec chaque individu. Il s’agit de dresser le portrait exhaustif des habitudes, du pouvoir d’achat, de la psychologie… de chaque consommateur pour pouvoir en tout temps, en tout lieu proposer une offre adaptée.

L’outil privilégié pour satisfaire cette ambition est l’interconnexion généralisée: navigations sur Internet, paiements électroniques, cartes de fidélité, vidéosurveillance, enquêtes électroniques, popularisation des réseaux sociaux,… on ratisse large. Puis, l’énorme accumulation des informations est passée au crible du data mining. On approfondit ainsi la connaissance du consommateur.

Pour améliorer l’expérience d’achat du client, mais aussi réduire au maximum les interventions humaines et serrer les coûts, un magasin ou une entreprise s’équipera d’étiquettes électroniques, se dotera de chariots intelligents, utilisera la biométrie. Du côté du client, le chariot sera un précieux allié le guidant à travers l’espace commercial vers les meilleures promotions, le passage en caisse sera facilité.

L’objectif ultime est de pénétrer dans l’intimité du consommateur. On évoque le neuromarketing. Des logiciels connectés à des caméras vidéos permettront «… en interprétant par exemple les mouvements d’hésitation d’une personne dans un rayon, de déduire qu’elle a besoin d’informations supplémentaires … Et de commander sur un écran ad hoc l’affichage automatique d’un comparateur de prix, d’une fiche technique ou d’un message publicitaire». C’est ainsi que Michel Alberganti et Hervé Morin décrivent notre environnement de consommateur dans leur article «Pourra-t-on lire dans nos pensées?» paru en mai 2007 dans les colonnes du Monde.


Le quadrillage sécuritaire

Dans le domaine militaire et dans celui de la sécurité, l’incertitude terroriste a ouvert toute grande la porte à l’application de dispositifs d’observation intégrés. Illustrant cette réalité, Eric Sadin relève que «la densité des systèmes de vidéosurveillance est, au Royaume-Uni, la plus élevée du monde. On estime que chaque citoyen britannique serait filmé,… à trois cents reprises quotidiennement». 

En France, dans la foulée des attentats londoniens de 2005, le Législatif a voté une loi autorisant un emploi plus systématique de dispositifs automatisés de surveillance et ce, tant pour les organes de l’Etat et que pour les personnes morales de droit privé (hôpitaux, aéroports, centres commerciaux...).

Sur le lieu de travail, l’observation est aussi à l’œuvre. Elle ambitionne de mesurer le niveau de productivité, la capacité d’innovation des salariés. On recourt alors à des capteurs RFID, des caméras, des micros… tous connectés.

Pour authentifier des individus, autoriser des accès ou des activités, la biométrie est à l’ordre du jour. Les doigts, les veines du dos de la main, le visage, l’iris autant d’organes transformés en «empreintes» numériques ou en codes binaires. Dans la sphère privée, des mini-lecteurs d’empreintes digitales ont été insérés dans divers objets quotidiens: véhicules, clés USB, porte-documents, souris d’ordinateur… En croisant l’analyse d’une partie du corps et les informations correspondantes archivées sur une carte à puce, on vérifie et on mémorise, dans le même temps, un nombre toujours plus important de mouvements et d’actions journalières. 

Au nom de la maîtrise de la fièvre sécuritaire, on se montre volontiers moins farouche face à un contrôle plus serré des corps et des comportements.

Le mieux-être des plus fragiles

Sur le campus de l’Université de Tokyo, un nouveau mode de guidage pour non-voyants a été installé. Y sont déployés des sortes de carrelages munis de puces RFID susceptibles d’être lues par la canne d’un aveugle reliée au «Communicator» du professeur Sakamura. Ainsi, est indiqué précisément à un non-voyant «où il est, vers quoi il se dirige, si un feu de signalisation pour piéton est vert et pour quelle durée ou encore, combien l’escalier qu’il s’apprête à emprunter compte de marches.» http://www.clubic.com
A New-York, les patients d’un hôpital portent des bracelets RFID contenant des informations relatives à leur histoire médicale. Au CHU de Marseille, depuis 2006, les puces sont utilisées pour identifier et tracer les analyses et les médicaments. Le projet ATHEMOS (Automatic THErmal Monitoring System), développé par l’Université de Houston, permet de mesurer, sans contact, certaines informations vitales relatives à une personne comme la pression sanguine, le pouls, la vitesse de respiration.

Munie d’une puce intelligente, une boîte de médicaments pourrait fournir demain au malade, sous forme visuelle et sonore, les instructions d’emploi, la date de péremption du produit,…

Protéger les vies et les biens

L’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), dont une des missions est d’assurer le suivi et la prévision efficace des risques liés au climat, coordonne l’acquisition et l’échange de données climatiques observées par ses 188 membres. Pour elle, les technologies numériques de surveillance sont un précieux allié. Les effets dévastateurs du Tsunami en 2004 sont là pour en prendre la mesure.

Assister la sécurité civile passe aussi par l’identification et la destruction de mines terrestres, la détection de la présence de produits dangereux, en cas de fuite chimique ou de gaz. Aujourd’hui, grâce à des nanofiltres, on assure la salubrité de l’eau. Demain, des nanocapteurs surveilleront la qualité de l’eau, tandis que des nanomembranes en assureront le traitement.

Mieux connues du grand public, de substantielles améliorations ont été enregistrées dans le domaine de la sécurité alimentaire. La technologie RFID est– à titre d’exemple– utilisée pour suivre le parcours de cargaisons de viande de bœuf provenant d’Outre-Atlantique à destination de l’Union européenne. La manipulation de chaque carcasse est tracée en continu.

Les exigences de la connectivité ubiquitaire

La nouvelle génération -la génération réseaux- n’aura jamais vécu sans téléphone mobile, sans communication instantanée et sans accès à un univers en ligne apparemment infini. Les réseaux sociaux -extrêmement populaires au sein de cette jeune génération- exigent une consommation en énergie lourde  de conséquences.

Le développement galopant des objets communicants ne fait qu’augmenter les besoins de connexions et de liaison à large bande. L’intensification du trafic de données ouvre des perspectives économiques tout à fait nouvelles pour le secteur des  télécommunications.

Les modèles économiques doivent s’adapter à ce nouvel environnement dans lequel la diversité des économies régionales joue un rôle important. La démocratisation de l’accès aux TIC entraîne une augmentation de la demande en moyens permettant la réalisation d’une connectivité ubiquitaire. Aujourd’hui, on cherche des modèles de financement qui permettront de lier les services à forte implantation locale à la mise en connexion de la globalité de la population d’une région.

Les investissements pour les réseaux physiques en fibres optiques sont au cœur des enjeux. Les opérateurs de réseaux assument l’essentiel du coût des futures infrastructures en fibres optiques. Le fait qu’ils exigent prendre une part plus importante dans les revenus dégagés par les services et contenus proposés sur la Toile, ne surprendra personne

2010: 7 milliards d’individus, 50'000 à 100'000 milliards d’objets «taggés»?   

«En 2002, les micros-contrôleurs … qui rendent nos véhicules, appareils ménagers et autres machines-outils plus «intelligents», sont devenus plus nombreux que les êtres humains. En 2005, le nombre de puces RFID a également dépassé celui des êtres humains» http://fing.org/

Les nanotechnologies poursuivent leurs avancées dans l’infiniment petit. Ainsi, les poussières intelligentes, ces minuscules machines équipées de capteurs qui communiquent entre elles, mesurent aujourd’hui 1 à 2 mm de hauteur. Elles pourraient voir leur taille divisée par 10 dans les prochaines années. Elles se glisseront vraiment partout.

De minuscules formats, pour de gigantesques horizons: se configurer tout seul, redémarrer et se réparer tout seul, s’optimiser tout seul, s’auto-protéger. C’est ainsi que l’Union Européenne définit ce qu’elle appelle l’autonomic computing, un domaine de recherche très complexe en pleine effervescence pour, semble-t-il, plusieurs années encore!

L’état des lieux du numérique

En 2008, dans sa leçon inaugurale donnée au Collège de France, Gérard Berry, titulaire de la chaire d’innovations technologiques  évoquait en ces termes le développement du monde numérique: «Nous ne sommes qu’à la première jeunesse du monde numérique… Sur le plan scientifique et technique, il reste un défi fondamental:… améliorer la fiabilité des systèmes,… structurer les applications autrement pour que les bugs ne puissent produire que des effets limités et non catastrophiques… améliorer les interfaces homme-machine… mieux comprendre comment construire harmonieusement l’informatique ubiquitaire et surtout garantir sa sécurité… réduire de façon majeure la consommation d’énergie des dispositifs numériques… De même, en matière de normalisation, la tâche est conséquente. S’y atteler de manière systématique permettra d’assurer l’interopérabilité des protocoles de communication.»

Connecter mais aussi éduquer

En France, initiées en mai 2008, «les Assises du Numériques» se sont fixé comme objectif de permettre à 100% des Français d’être connectés et formés à l’Internet d’ici 2012. http://www.lemondenumerique.com/

Le cas français est un exemple parmi d'autres. La fracture numérique est un obstacle à l'expansion du «tout connecté». L'éducation en est un autre. Initier, familiariser au monde numérique pour réduire les résistances, les peurs ou l'immobilisme est un enjeu majeur. Dans le monde entier, les générations ne se mesurent pas à la même aune «numérique».

Ethique et consentement éclairé

Dans la société civile (citoyens, consommateurs, élus, patient,...), la protection des données, le respect de la vie privée et des libertés individuelles sont des thèmes débattus au niveau local, national et international, dans la sphère privée et publique: Consumers Against Supermarket Privacy Invasion and Numbering, aux USA, FoeBud, en Allemagne, Commission Nationale de l'Information et des Libertés (CNIL), en France, Commission chargée de la sociéé de l'information et des médias auprès de la Communauté européenne, Union Internationale des Télécommunications,...

Les comités d’éthique se multiplient. Un débat démocratique, aussi transparent que possible, sur les champs et les limites de l’utilisation des technologies numériques est plébiscité. Un cadre légal et juridique assurant une véritable protection, limitant très strictement les possibilités de stockage et d’usage des données personnelles à l’insu des intéressés est exigé.

Les géants de l’électronique et de l’informatique préparent des parades pour offrir aux utilisateurs les garanties requises. Propriétaire des droits sur la RFID, en 2003, le MIT s’engageait déjà: «Les termes de la licence précisent que cette technologie est prévue pour le suivi d’objets exclusivement et non des personnes, à l’exception des patients en hôpital et du personnel militaire». Six ans plus tard, la réalité numérique contredit cette déclaration. Comme le souligne Eric Sadin, «Plusieurs discothèques proposent l’usage d’implants afin de bénéficier d’entrées prioritaires et de régler leurs consommations par scannage de la peau».  «L’Internet des corps» balbutie.

Déconnecter les puces 

Dans la directive européenne du 24 octobre 1995 sur la protection de la vie privée, le législateur a inclus un droit à l’oubli. www.bibliosurf.com/Surveillanceglobale

Sur Internet, l’exercice de ce droit n’est pas facilité. D’ailleurs, permettre aux internautes d’exercer efficacement et simplement leur droit à l’oubli pourrait tuer la poule aux œufs d’or des moteurs de recherche et autres acteurs de la Toile!


Et puis, au niveau mondial, nous l’avons mentionné, il reste que la configuration légale et réglementaire n’est pas fixée, encore moins harmonisée. On y travaille toutefois. Avec i2010, à Bruxelles, on promeut «une société de l’information européenne inclusive», on travaille au rassemblement de «… tous les instruments réglementaires de communication numérique, audiovisuelle et électronique pour créer un cadre réglementaire ouvert et axé sur le marché de l’économie numérique» http://www.futura-sciences.com/.


Pour les puces RFID, une autre forme de riposte imaginée consisterait à instaurer une «droit à la déconnexion». Mais, déconnecter une puce, s’est aussi se priver de ses atouts fonctionnels. C’est aussi oublier que certains objets ne sauraient fonctionner sans être connectés. «Museler les puces» ne semble pas non plus être la panacée.

S’ajuster au « New Deal» numérique

La révolution numérique met tout sans dessus dessous: notre relation aux êtres, aux choses, au savoir, à l’information, à la communication... Elle instaure ce bouleversement à sa manière, dans la discrétion et la séduction. L’accumulation des traces est invisible. Les applications positives sont enthousiasmantes. En résulte une certaine forme d’apathie, d’indifférence. Le questionnement reste pourtant plein et entier, bouleversant lui aussi: comment concilierons-nous liberté et surveillance? Comment nous ajusterons-nous à un monde numérique faits de capteurs, de réseaux, de faisceaux d’observation, d’analyse, d’interprétation? 
Comme le dit Eric Sadin, par bonheur «l’ensemble de nos traces ne recouvrira jamais exactement nos singularités qui assurément débordent toute réduction algorithmique».
Nous vivons une époque fantastique et exigeante. Comme toutes les époques?

Références:
Michel Foucault, « Surveiller et punir. Naissance de la prison », Gallimard, Paris, 1975
Michel Alberganti et Hervé Morin, “Pourra-t-on lire dans nos pensées?”, Le Monde, 6 mai 2007
Eric Sadin, « Surveillance globale. Enquête sur les nouvelles formes de contrôle”, Climats, Flammarion, 2009
Gérard Berry, «Pourquoi et comment le monde devient numérique», in Leçons inaugurales du Collège de France, Fayard, Paris, 2008
http://www.lemondenumerique.com/

Sources Images:
Edito- Le lapin Nabaztag (www.obdesign.fr)
Toaster (www.mediawatch.afp.com)
Cafetière Fugoo Windows (www.pcinpact.com)
Petites filles (www.guglielmi.fr)
Abysse des objets communicants (http://asie.atelier.fr)


dossier préparé par:


Barbara Baracchi, Lucienne Gaillard, Ella Nkanagu, Sophie Rouquette Studer, Véronique Sieber