Le widget: un invité qui s'incruste | Janvier 2009


Les dangers d'un outil fabuleux

Le widget a ses partisans et ses détracteurs. Bernard Barut, fondateur d'ABOnetwork.com, voit dans le widget un outil révolutionnaire permettant d'agréger le Web. Dominique Maniez, auteur du livre «Les dix plaies d’Internet», porte, quant à lui, un regard critique sur certains usages actuels d'Internet et sur l'avenir du «super-favori».

Interview de Bernard Barut, créateur de widgets



Bernard Barut a créé en juin 2008 ABOnetwork.com, une entreprise spécialisée dans la création de widgets et l’advertising online. Cette société propose à sa clientèle l’élaboration de widgets, leur mise en réseau et l’analyse détaillée de leur impact.


Pourquoi vous êtes-vous lancé dans la création de widgets?

En 2000, j’ai créé la plateforme Europa mp3.org qui regroupe aujourd’hui plus de 47'000 musiciens et mélomanes. De cette plateforme est née l’idée de créer des widgets pour les musiciens, les «wikiziks» puis, des widgets pour les entreprises.

Notre credo c’est que le widget est tout sauf un gadget! C’est un vrai courant profond du Web et le trend est là pour des années. Les widgets évolueront dans leur conception et dans leur contenu. Demain, ils seront des millions à distribuer des produits et des contenus.


A quels besoins répondent les widgets? Quelle a été l’idée à l’origine de leur création?

Les widgets sont des outils révolutionnaires qui permettent d’agréger un monde web devenu totalement atomisé. On peut créer un univers qui voyage sur les PDA des gens, on peut vendre des produits.

Depuis 2005, nous sommes entrés dans une nouvelle phase du Web dont les enjeux sont tout aussi importants que ceux liés aux sites collaboratifs. Cette nouvelle période est favorable à la publication de contenu par chacun. Dans le même temps, les «iPhone» et autres «BlackBerry»  sont devenus de véritables terminaux. Ils vous accompagnent en permanence et sont à l’origine d’un besoin nouveau: disposer en tout temps d’un contenu personnalisé, toujours actualisé. L’outil qui permet de satisfaire ce besoin, c’est le widget.


Dans quels secteurs d’activité les entreprises peuvent-elles trouver un intérêt pour les widgets?


80% des entreprises auraient intérêt à être davantage présentes sur le Net. Un nombre impressionnant d’entreprises et de personnes ne saisissent pas fondamentalement ce qui est en train de se passer. La mise en réseau du monde, du savoir, des relations entre les gens, de l’économie transforme la planète en cerveau humain où chaque terminal est un neurone.

Les entreprises qui ont passé par les deux premiers stades de l’évolution du Web - le Web pyramidal (un émetteur – un récepteur) et le Web réseau - sont les mieux préparées au concept des widgets.


A quels objectifs marketing répond un widget? En quoi cet outil est différent des autres outils marketing?

A l’aide du seul widget, je peux atteindre mon prospect ou mon client sur son téléphone mobile, sur sa page Facebook et sur le bureau de son ordinateur. Je peux fournir à mon client un contenu différencié, personnalisé et toujours à jour. Je crée ainsi un lien permanent et fort. En rendant le widget personnalisable, j’induis de l’émotion chez l’utilisateur. Ainsi, il va plus volontiers le faire voyager et démultiplier sa présence sur le web. L’exemple des «wikiziks» illustre très bien cette démultiplication: présents sur un seul site au départ, ils sont aujourd’hui installés sur plus de 15'000 sites.

Le widget a aussi une fonction commerciale. Pour reprendre notre exemple, chaque «wikizik» fonctionne aussi comme un « shop » sur lequel vous pouvez acheter des morceaux de musique. Et si le «wikizik» se trouve sur votre page FaceBook, vous serez considéré comme un distributeur et rémunéré.


Quels sont les éléments clés dans le développement d'un widget?

Le widget doit pouvoir être déposé à la fois sur des sites internet, sur le bureau de l’ordinateur et sur l’«iPhone». En 2008, dans le monde, 100 millions de widgets ont été téléchargés sur 30 millions d’ «iPhone» !

De plus, les  widgets que nous développons sont compatibles avec les 20 plus grands réseaux sociaux du monde. C’est un aspect essentiel quand vous avez compris la puissance économique des réseaux sociaux qui constituent une véritable industrie de communication dans laquelle les grands acteurs du Web (Microsoft, Google, Yahoo, etc…) ont investi des centaines de millions de dollars.

Nous gérons également les droits internationaux, ce qui est extrêmement complexe. Si le widget proposé ne répond pas aux droits d’auteur dans un pays, celui-ci ne sera pas visible dans ce pays-là.


Comment faire connaître et diffuser un widget?

Il semble plus logique de faire de la publicité sur Internet pour les services offerts sur son propre site que d’imprimer sur du papier une annonce avec les coordonnées de son site. De plus, cibler la clientèle sur Internet est facile à faire. Selon le profil des internautes avec lesquels vous voulez communiquer, ABOnetwork sait où placer vos annonces, pendant quelle durée, à quel rythme de parution, etc.


Que proposez-vous pour évaluer les retombées et les bénéfices d’un widget?

En comparaison du print, sur Internet tout est réellement mesurable. Pour un annonceur, il est possible de savoir où se trouvent ses widgets, dans quels pays, sur quels sites avec, en plus, un profil très complet de l’internaute qui les a installés; on mesure aussi le nombre d’utilisations, les heures d’utilisation, les contenus utilisés, etc. On traque absolument tout.

Quels sont vos projets pour 2009?

Actuellement, en dehors de nos clients (immobilier, radios, distributeurs, horlogerie, éditeurs, etc.) nous travaillons essentiellement à la conception d’un modèle de widget personnel. Ce sera la nouveauté du printemps 2009. Les internautes pourront créer, sans aucune programmation, leurs widgets, y insérer les contenus qu'ils souhaitent et modifier le design, les couleurs, le format.

Ces nouveaux modèles de widgets offrent d’intéressantes perspectives pour les entreprises qui ont un « club clients».

Interview de Dominique Maniez, développeur, journaliste et enseignant




Dominique Maniez est développeur, journaliste et enseignant associé auprès de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB). Il a publié aux Editions Dunod, au printemps 2008, un ouvrage intitulé «Les dix plaies d’Internet. Les dangers d'un outil fabuleux». Il porte un regard critique sur certains usages actuels du Web.


Comment définiriez-vous cette mini-application qu’est le widget?

Une définition fine du widget n’est pas aboutie à ce jour. Ce que l’on peut relever, c’est que le widget n’est pas vraiment une nouveauté en soi.

Les bannières, les liens sponsorisés,… participent de la même philosophie. On utilise des mots nouveaux pour décrire des réalités apparentées. Une étude en termes de socio-terminologie qui couvrirait l’ensemble du monde sémantique de l’Internet serait intéressante à entreprendre.

Le mode de distribution du widget s’inscrit lui aussi dans une démarche déjà familière, celle du marketing viral que le Web 2.0. a contribué à rendre naturel pour tout internaute.


Précisément, quels liens tirez-vous entre cette petite application et le Web 2.0?

Le widget s’inscrit parfaitement dans le monde du Web 2.0. C’est un outil gratuit, pratique, rapide, attrayant. On peut se demander si l’internaute ne va pas en user comme de n’importe quelle autre application du Web 2.0. et s’en désintéresser aussi rapidement. Souvent, les internautes sont volatiles, capricieux.

A titre d’exemple, combien de blogs sont encore actifs après trois mois ? La courte histoire d’Internet est pleine d’engouements qui n’ont pas duré et même ont échoué dans la satisfaction des objectifs initialement fixés. Le widget ne sera-t-il qu’une énième mode ?


Pourtant, Outre-Atlantique, le succès remporté par les widgets est indéniable. Pensez-vous qu’il en sera ainsi sur le continent européen?

Malgré sa gratuité, le widget n’a de chance de durer que s’il fait la place belle à l’intelligence et à la pertinence. Un écran n’a qu’une surface limitée.

L’internaute sera le seul maître à bord dans la sélection des widgets qui figureront sur son bureau. J’espère que la surcharge cognitive qui caractérise déjà Internet ne sera pas alourdie par ces mini-applications. Dans tous les cas, je préfère parier sur l’intelligence de l’internaute.


Vous consacrez de nombreuses pages de votre ouvrage à l’intrusion de certains outils dans la vie privée des internautes. De manière un peu provocatrice, vous n’hésitez pas à les qualifier de «liberticides». Portez-vous le même regard sur le widget?

Le widget, c’est du code, dans un système informatisé. Beaucoup de personnes placent un widget sur leur bureau parce que c’est gratuit. Elles ne se préoccupent à aucun moment de vérifier les conditions de cette gratuité.

Or, les contrats sont très clairs. Combien d’internautes prennent-ils la peine de les lire ? Ils découvriraient que les données personnelles hébergées sont conservées et peuvent être réutilisées. En réalité, l’internaute échange des informations sur lui-même contre des services. On peut dire qu’il aliène sa liberté au nom de la gratuité.

La technologie n’est pas neutre. Je suis pour responsabiliser les gens. Je ne suis pas contre Internet mais, contre ses dérives : violations des droits d’auteurs, rumeurs, informations non vérifiées, plagiats, etc…

Il y a absence d’intrusion dans la sphère privée uniquement si le choix opéré par l’internaute de recourir à telle ou telle application est un choix éclairé, conscient.


Si l’on considère le widget dans sa fonction marketing, quelle valeur-ajoutée en termes de visibilité, d’acquisition de trafic, de revenus publicitaires, … cet outil peut-il apporter?

En marketing, l’objectif est de construire de la confiance, sur le long terme. Véhiculer une image positive passe-t-il par la création d’un widget ? A mon sens, le widget ne satisfait pas toutes les sociétés engagées dans cette réflexion. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui, un widget est facile à développer, à distribuer et à faire vivre que toute société doit en posséder un. La création d’un widget s’inscrit dans une réflexion marketing globale.

Encore une fois, si la pertinence est au rendez-vous, plus de visibilité, une meilleure communication, plus de trafic seront acquis. Beaucoup réside donc dans la manière de faire : lorsque l’on s’abonne à un flux RSS, on le fait pour le contenu, on ne veut pas de publicité.  


Des observateurs n’hésitent pas à parler de « cannibalisation d’Internet » lorsqu’ils se réfèrent au développement de certains widgets. Ils voient l’avenir des navigateurs avec morosité. Certains les rangent d’ores et déjà au placard. Qu’en pensez-vous?

Les widgets permettent d’agréger des contenus provenant de divers éditeurs dans une seule application, une manière de regrouper des efforts de distribution et d’obtenir de meilleurs résultats d’audience. Mais encore une fois, cette agrégation de contenus n’aura de sens que si elle mise sur la pertinence. Dans le cas contraire, ce sera une fenêtre de plus qui consacrera un peu plus encore l’éparpillement de l’information.

Références
Dominique Maniez, «Les dix plaies d’Internet. Les dangers d’un outil fabuleux», Dunod, Paris, 2008
http://www.01net.com/editorial/378908/
http://www.widgetbox.com/
http://www.lyoncapitale.fr/
http://www.imediaconnection.com/
http://www.journaldunet.com/


dossier préparé par:


Barbara Baracchi, Lucienne Gaillard, Ella Nkanagu, Sophie Rouquette Studer, Véronique Sieber