Réseauter par le web: top ou flop? | Fevrier 2008


Interviews - Réseauter en ligne: top ou flop?

Des recruteurs, une pro du réseautage et une sociologues répondent à nos questions.

« Une présence sur le net démontre la pro-activité du candidat, son souci de gérer activement sa carrière et de se faire connaître dans l’environnement concurrentiel » Pascale Jeannet

Fondatrice et Managing Partner de Jeannet Associates, un cabinet de recrutement basé à Genève, Pascale Jeannet a une expérience reconnue dans la recherche de cadres talentueux en management, et plus particulièrement en marketing, communication et vente. Son savoir-faire, elle l’a acquis tout au long de sa carrière internationale. Durant une quinzaine d’années, elle a occupé des fonctions dirigeantes auprès de Bongrain, Chantelle et Johnson & Johnson aussi bien en Allemagne qu’en France, ce qui lui vaut de bénéficier d’un très large réseau d’experts en marketing qu’elle anime par des contacts réguliers. Ses échanges entre professionnels de la branche sont régulièrement publiés sur le site www.jeannetassociates.com sous la rubrique Marketing Insight, qui nous informe sur les nouvelles tendances, publications et autres événements à ne pas manquer.

Lors de l'évaluation des dossiers de candidature, consultez-vous systématiquement le net pour compléter le profil du candidat ?

Pascale Jeannet : Une recherche sur le net vient effectivement assez systématiquement compléter les informations fournies par le CV. C’est un moyen parmi d’autres pour compléter notre évaluation de la candidature. Cette recherche fournit des informations de différents types. Celles, d’une part, relatives au candidat et à ses contributions spécifiques. Je pense notamment aux biographies et descriptif de parcours professionnel, aux citations dans la presse ou articles rédigés par le candidat et parus dans la presse, à ses interventions en tant qu’orateur, à sa participation dans des conseils d’administration. Et, d’autre part, des informations relatives aux environnements dans lesquels le candidat a évolué, les formations suivies, les entreprises pour lesquelles il a travaillé, éventuellement sa position dans l’organigramme.

Quel sont les sites et réseaux que vous consultez en priorité ?

Pour des informations générales sur le candidat, www.google.com permet de balayer les domaines que je viens de citer et de faire émerger des pistes à approfondir. www.pipl.com est plus pointu sur les dimensions liées à la personne et fait remonter rapidement les infos figurant sur Google. www.zoominfo.com est orienté US. Certains sites sont très informatifs quant au parcours professionnel des candidats : LinkedIn, Xing (germanophone), Viadeo (francophone) et Rezonance pour la Suisse Romande dont les profils reflètent le public cible du site. Les sites mettant en avant essentiellement la sphère privée comme Facebook, sont peu informatifs d’un point de vue professionnel et donc peu exploitables.

Lors de l'évaluation d'un profil sur le net, quels sont les critères d'importance ?

Le net est une source d’information additionnelle mais qui demande toujours à être vérifiée ou complétée. Il serait impensable de procéder à une évaluation du candidat sur la seule base des infos remontées par le net. L’intérêt de l’info est lié à la crédibilité de la source - le candidat lui-même, le registre du commerce, les entreprises …, et l’actualité de l’information.

Comment profiler son image professionnelle sur le net et gérer les informations qui circulent ?

Une présence sur le net est souhaitable dans la mesure où elle démontre la pro-activité du candidat, son souci de gérer activement sa carrière, de se faire connaître dans l’environnement concurrentiel. Mais aussi sa visibilité, sa présence et sa cote sur le marché, ses contributions reconnues par ses pairs ou les médias, sa progression. Certaines informations sont directement contrôlées par le candidat, son profil sur LinkedIn par exemple. D’autres le sont en partie, les réponses aux questions de journalistes…, voire pas du tout, telles que les commentaires de tiers. Certaines infos non désirées peuvent bien sûr remonter et s’établir. Le contrôle total de l’image est impossible mais il convient tout au moins d’être vigilant quant à l’impact des informations que l’on choisit soi-même de diffuser.

Précisément, quels sont vos conseils en tant que recruteur ?

Pour les sites professionnels, il est conseillé de créer un profil professionnel informatif sur des sites comme LinkedIn, Xing, Viadeo ou autres similaires et plus ciblés, d’actualiser ce profil lors de changements professionnels mais aussi de consulter régulièrement les messages émanant de ces sites. Et bien sûr d’entretenir le contact avec les recruteurs potentiels. Pour le reste du web, de définir une stratégie de communication visant à améliorer la visibilité sur le web, par le biais de participation à des évènements publics professionnels, conférences, articles …

Utilisez-vous des sites tels que LinkIn, ZoomInfo, Facebook,… pour le recrutement, en plaçant des annonces ou en faisant une recherche systématique de candidat, ou encore pour trouver des références sur les candidats ?

En tant que recruteur par approche directe, les sites comme LinkedIn, Xing … nous permettent de compléter notre identification de candidats, de savoir qui fait quoi dans les organisations. Si un nom de candidat nous est communiqué, nous vérifions si le profil est disponible sur le web. Pour autant que ces informations soient actualisées ! Les annonces nous semblent peu efficaces étant donné le caractère peu ciblé de ces environnements. Les références sont toujours prises en direct.

« Il faut toujours rappeler que réseauter c’est d’abord donner et non pas prendre. C’est aussi travailler à la concrétisation des objectifs de l’autre » Geneviève Morand

Difficile de ne pas connaître Geneviève Morand. Elle est partout : sur scène lors des events où elle soutient l’esprit d’entreprise, à l’antenne en contribuant aux débats qui font la Romandie, dans les salles de cours pour convaincre les futurs managers de l’importance d’un bon réseau, Rezonance en particulier. Cette passionnée de l’innovation et de la vie en général est toujours en ébullition. En créant Rezonance voilà bientôt dix ans, Geneviève Morand s’est aussi créé un personnage. Sa notoriété, elle a doit à son réseau dont elle est l’inspiratrice en permanence. Dans la jungle des nouveaux sites de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants, on se demande, comment exploiter au mieux ces outils performants ? Quelle est l’ambition Geneviève Morand pour Rezonance ? Elle nous dévoile ici quelques idées qui vont nous surprendre.

Que vous inspire l’arrivée en puissance de nouveaux acteurs dans le monde du réseautage ?

Geneviève Morand : Les gens sentent de plus en plus le besoin de créer des relations, convaincus que seuls, on n’y arrive plus. Les réseaux sociaux, de par leur distance « physique », encouragent les introvertis à sortir de leur coquille et à timidement tenter d’aller vers ceux qu’ils ont repérés sur internet et dont le profil les intéresse. Si le premier contact virtuel réussit, ils trouveront ensuite le courage d’aller physiquement vers lui.

Rezonance couvre principalement le territoire romand. N’est-ce pas paradoxal face à la mobilité actuelle et au principe même d’internet ?

Nous sommes à l’ère de la mondialisation. Peu importe où les gens résident, ils ont accès à un réseau international. Parallèlement aux grands réseaux sociaux dont la valorisation boursière a défrayé la chronique, c’est l’explosion de myriades de réseaux sociaux de niche, spécialisés par thème, territoire, etc. Sachez que les réseaux sociaux admirent le modèle de Rezonance et rêvent de rencontres face-à-face et de contenu de qualité.

Malgré les possibilités infinies de réseauter en ligne, les rencontres de Rezonance rassemblent toujours un public important. N’est-ce pas la preuve que, dans sa finalité, l’outil ne sert qu’à créer une rencontre ?

Les contacts d’affaires, c’est bien connu, se font en personne. Pour que la chimie passe, il faut se voir, se parler. Pour cela, il faut circuler et Rezonance, de par sa formule éprouvée, fournit l’occasion de créer des liens avec des gens qu’il n’aurait pas été possible de rencontrer, encore moins de fréquenter autrement.

L’évolution de Rezonance est plutôt réjouissante. Au fil des années, le nombre des membres a dépassé les 20'000 ! Le site s’est enrichi et propose de multiples activités. Quels sont vos conseils pour un réseautage intelligent ?

Je parlerais plutôt d’un réseautage responsable et durable. En partant du fait que chaque adulte a plus de 250 contacts à partager, il vaut mieux s’appliquer à exprimer clairement ses besoins, ses attentes, à un nombre réduit de personnes avec lesquelles on aura amorcé et entretenu des liens qu’en tentant de doper une liste de gens pour lesquels on serait bien embêtés de fournir la caution morale au moment de les référer.

Quelles sont vos priorités pour Rezonance, les idées qui se trament et qui nous réjouiront peut-être demain?

Continuer à enseigner avec bonheur le réseautage et comment maximiser sa visibilité en ligne. Encourager les gens à faire du suivi dans les relations amorcées et non pas faire du « porter/jeter » une fois leur objectif atteint. Il faut toujours rappeler que réseauter c’est d’abord donner et non pas prendre. C’est aussi travailler à la concrétisation des objectifs de l’autre. Et bien sûr animer la communauté Rezonance. L’objectif est de dépasser les 1’000 abonnés cette année.

Pour en savoir plus sur Rezonance et découvrir tous les nombreux événements à venir : http://www.rezonance.ch/

« Nous privilégions le contact réel à l’évaluation virtuelle et préférons rencontrer nos candidats ! » Martin Suter

Conscient que les performances de la société sont avant tout des performances humaines, Kudelski applique une stratégie RH qui a pour ambition d’attirer les personnes de talent. Et pour relever ce défi, l’entreprise a nommé, voilà bientôt deux ans, Martin Suter en charge non seulement de mobiliser les collaborateurs exceptionnels, mais aussi de suivre leur progression au sein de l’entreprise. Pour cela, il applique une politique d’évaluations de compétences et d’encouragement assortie de formations complémentaires. Travailler chez Kudelski, c’est maximiser son potentiel, mais comment faire pour être repéré par Martin Suter ?

Lors de l’évaluation des dossiers de candidature, consultez-vous systématiquement le net pour compléter le profil du candidat ?

Martin Suter : Non, pas systématiquement. Nous complétons les informations sur les candidats par des contrôles de références et par des interviews.

Utilisez-vous des sites tels que LinkedIn, ZoomInfo, ou autres pour la recherche de candidats ou pour placer une annonce ?

Je dirais plutôt que nous procédons selon une approche différentiée. Lorsque qu’il s’agit d’un cadre supérieur ou d’une fonction dirigeante, nous nous adressons en général à une agence de recrutement (head hunter) qui mène la recherche et effectue une première évaluation des dossiers de candidature selon les méthodes qui lui sont propres. Par contre, dans le cas d’une position moins importante « entry level », nous plaçons une annonce sur le site web de Kudelski ou, si la recherche n’aboutit pas, sur des sites tels que Monster ou JobUp.

Etes-vous satisfaits des résultats obtenus par l’utilisation de ces sites d’offres d’emploi on line ?

Généralement le nombre de dossiers qui nous parviennent est élevé, mais ils ne correspondent pas toujours au profil recherché. L’évaluation des nombreux dossiers mobilise aussi un temps considérable.

Et lorsqu’il s’agit de jeunes ingénieurs, de nouveaux talents, est-ce que le réseautage sur les campus universitaires est une pratique courante ?

Oui et non, c’est-à-dire que nous avons nos propres intermédiaires pour repérer les jeunes diplômés brillants ! Nous recevons aussi des offres spontanées d’ingénieurs fraichement diplômés qui souhaitent faire carrière chez Kudelski.

Quels sont vos conseils aux candidats pour profiler leur image professionnelle sur le net ?

Il est certain que le net est très utile pour approfondir le profil d’un candidat, trouver des références le concernant ou encore vérifier si les informations figurant sur son cv sont consistantes, s’il n’y pas surévaluation de compétences. Il est donc important de rester authentique. Ceci dit, le net reste un outil qui ne remplace en rien l’interview. En ce qui nous concerne, nous privilégions le réel au virtuel et préférons rencontrer nos candidats !

« Le virtuel est toujours une mise en scène de soi, une mise en scène du réel » Michael Stora

De formation psychologue, Michael Stora ne cesse de s’interroger sur les liens inconscients qui existe entre les êtres humains et les images. Il reçoit de plus en plus d’adolescents et adultes « accrocs » aux jeux vidéo et au chat et, en collaboration avec France Télécom, mis en place une consultation psychologique pour avatars dans Second Life. Plus récemment encore, il a été nommé comme expert auprès des ministères de la jeunesse, la culture et l’éducation pour le projet « éducation aux multimédias ». Et ce n’est pas tout, il travaille actuellement sur l’ouverture prochaine d’une clinique du virtuel qui sera un centre de soin, de recherche et de développement. A suivre donc... (source: extrait de la biographie de Michael Stora)

Avoir son profil sur le net deviendra-t-il indispensable pour exister dans la société de demain? N'ira-t-on pas systématiquement rechercher des infos sur le net avant de rencontrer un individu?

Michael Stora : On peut même se poser la question à l’heure actuelle dans le sens que l’identité numérique existe déjà par la carte bleue, la carte à puce, le traçage qui se fait sur internet ou l’avatar du personnage de jeu vidéo ou encore le blog. Au fond, je dirais d’un point de vue psychologique que cela devient indispensable. Les gens vont créer leur identité, leur profil, peut-être aussi au travers du phénomène que j’appelle la blog-thérapie. Un phénomène où les gens cherchent à confirmer ou infirmer les choses qui sont en eux et qu’ils veulent mettre en scène. En psychologie, je dirai que la dimension recherchée est celle d’un épanouissement personnel. Mettre par exemple son profil sur telle ou telle communauté virtuelle serait du même ordre de questionnement que de savoir si son utilité dans le sens d’un effet dans le réel est indispensable. En fait pour moi, ces lieux sont avant tout des terrains, des formes de cours de récréation mais dans l’idée de re-création dans le sens de Facebook.

Quelles sont les conséquences possibles à dévoiler sa vie privée sur le net ?

On s’est rendu compte dans le phénomène Facebook, qu’il pouvait y avoir des situations où les amis des amis pouvaient être des ennemis en utilisant certaines informations pour créer de la rumeur. Certaines personnes ont même plusieurs profils dans le but de piéger quelqu’un. Avant les gens faisaient appel à des détectives privés. Aujourd’hui, ces mêmes détectives se rendent sur internet pour chercher des preuves. Ils se rendent compte que les informations ne sont pas si authentiques que cela, il y a toujours un effet de mise en scène. Il faut savoir que le virtuel est toujours une mise en scène de soi, une mise en scène du réel. Alors après, il y a aussi des sites B2B qui sont des lieux de rencontres professionnels pour créer une forme de communauté d’intérêts où les gens se mettent en réseau pour leurs affaires, la recherche, par exemple

N'est-ce pas paradoxal, grâce à internet le monde est de plus en plus ouvert et pourtant il se renferme dans des réseaux ? Ne ressentons-nous pas le besoin d’être ancré dans la société d’une manière ou d’une autre ?

On peut se dire qu’il y a un désir que l’on va retrouver en particulier chez les adolescents dans la communauté des pairs. L’adolescent a besoin à une époque de sa vie d’échapper au contrôle parental en se créant une sorte de nouvelle famille. Une situation qui existait déjà, sauf que maintenant ce besoin est comblé au travers d’amis virtuels et c’est là effectivement quelque chose d’assez nouveau. Le danger est qu’il y a un risque d’enfermement lorsque les personnes n’effectuent pas de rencontres réelles. La rencontre réelle serait quand même le signe d’une acceptation de passer de l’illusion à la désillusion. Si l’on considère les forums de discussion, ce qui est intéressant avant tout c’est ce que dit la personne et non son physique. Les grands timides et les grands inhibés y trouvent un moyen d’épanouissement et vont peut être éviter la rencontre réelle où ils ne sont pas aussi à l’aise.

Quelles sont vos recommandations pour nous aider à bien évoluer sur le net, établir un profil qui soit à la fois profitable à notre image professionnelle et au développement du cercle social ?

Pour prendre l’exemple de Facebook, certaines personnes qui après y avoir mis les photos de leurs enfants les ont très vite retirées. Ils se sont rendus compte qu’elles pouvaient être utilisées à des fins de manipulation. Mais il est vrai que l’intimité est en train d’exploser d’une certaine manière. Je trouve d’ailleurs cela très positif du fait que dans les grandes villes certaines personnes vivent une grande solitude. Elles vont rompre cette solitude, parfois de manière intense avec beaucoup de personnes en même temps sur le net.

Finalement, à trop privilégier les contacts virtuels, ne court-on pas le risque de s'isoler du monde réel ?

En réalité, le réel et le virtuel ne s’opposent pas, ils peuvent s’enrichir mutuellement. Je pense que l’identité numérique est quelque chose d’incontournable, l’avatar aussi. Je connais de grands patrons qui vont sur « World of War Craft » parce qu’ils n’ont pas toujours une relation humaine et sociale très facile et que leurs relations se focalisent avant dans le milieu des affaires. Ces mondes virtuels sont utilisés comme un lieu d’épanouissement personnel, un moyen d’exister autrement. Les hommes politiques, par exemple, ont une double dimension, d’un côté le monde politique et de l’autre la vie privée et souvent c’est tellement privé que parfois ils en souffrent. Ils ne peuvent pas évoquer leur sensibilité, leur mal-être. Il est pourtant très important qu’ils puissent aussi exprimer un avis suggestif, exprimer ce qu’ils sont. Certains ont choisi de s’exprimer à travers un blog ce qui renforce leur dimension humaine. On s’éloigne d’une forme d’hypocrisie sociale qui veut que l’on ne parle pas de soi d’une manière trop directe. Et une façon d’éviter que l’on soit attaqué et de dire qui l’on est. A ce moment là, la personne va aussi vous parler de manière plus intime. Tout simplement.

Réalisé par Ann Bandle


dossier préparé par:


Alicia Varela-Guidi, Thierry Vial, Flavia Yoshiura