Les nouveaux moyens de diffusion de la musique | Juin 2007


L’interview de Thierry Roy, un disquaire qui ne craint plus le Web

Interview de Thierry Roy, propriétaire de l’enseigne Disc-à-Brac à Lausanne depuis 1991, et membre associé d’«Irascible».

Disc-à-Brac est un magasin de disques spécialisé dans le rock à Lausanne, réputé pour son contact personnalisé et son large choix hors des sentiers battus.

Irascible, distributeur indépendant né en 2001, a pour but de permettre aux labels indépendants d’être représentés auprès des disquaires en Suisse. Parmi ces labels, citons notamment IPECAC (usa), SUB POP (usa), STICKMAN (d), CANDLELIGHT (uk), FERRET (usa), REGAIN (swe), PEACEVILLE (uk), SADDLE CREEK (usa), RELAPSE (usa), FARGO (f), CONSTELLATION (can), TOUCH&GO (usa) ou SECRETLY CANADIAN (usa).


Comment ressentez-vous l’évolution du marché de la musique ces dernières années?

Avant toute chose, il faut comprendre comment s’organise le marché de la production et distribution de musique, au niveau mondial et au niveau Suisse.

On distingue les Majors, qui sont à la fois producteurs, distributeurs et propriétaires de leurs marques, appelées labels, et qui occupent à elles seules près de 72% du marché.

Les 28% restant sont détenus par les distributeurs indépendants, pas forcément propriétaires des marques qu’ils distribuent, mais dont ils détiennent l’exclusivité par pays. Par exemple, « Irascible » qui détient les droits de distribution pour la Suisse pour « Relapse », « Fargo » (ex. Emilie Loiseau) etc.

On compte entre 120 et 140 distributeurs indépendants en Suisse, qui représentent jusqu’à une centaine de labels pour certains d’entre eux.

Comme troisième acteur important, les agences qui organisent des concerts vivent directement les mutations du marché.

Ceci dit, le marché de la musique a connu, durant ces dernières années, de grands bouleversements:

  • Le support musical (CD) a vu ses ventes chuter de 15% par année;
  • Les nouveaux venus sur le marché (comme www.cede.ch à l’époque) de même que les labels qui ont eu également accès à la vente directe, représentent une nouvelle concurrence pour les disquaires.

Les Majors ont été les plus touchées, suite à la pratique de plus en plus courante du download, ce qui a provoqué un certain vent de panique. Par exemple, EMI a licencié un tiers de son personnel il y a 3 ans, passant de 9'000 à 6'000 employés dans le monde. Ils se sont recentrés et ont fermé plusieurs représentations pour grouper les centres de logistique et de distribution (via l’Allemagne par exemple) et en diminuer les coûts.

Ils ont entrepris de grandes actions contre le download, en essayant de faire boucler certains sites (exemple : Limewire). L’idée d’abaisser le prix du CD à 10 euros a été sérieusement évoquée, mais trop tardivement. Les budgets marketing des Majors sont conséquents, mais les canaux utilisés sont restés plutôt traditionnels.

Il faut aussi tenir compte du fait que le marché s’est emballé avec l’apparition du CD,  dans les années 80. Aux nouveautés se sont ajoutées les multiples rééditions, etc., dopant les chiffres de vente au cours de cette période dorée. Depuis, le marché s’est autorégulé, d’où cette perception de chute accentuée.

Les indépendants ont mieux vécu la mutation Web. Leur structure plus légère leur a permis de s’adapter plus rapidement en se repositionnant et leur principal canal de marketing est devenu le Net.

Ces années ont vu l’émergence de groupes issus du phénomène Internet, comme « Clap Your Hand, Say Yeah » ou « The Arcade Fire ». Le principe consiste à anticiper la sortie d’un album et à faire beaucoup parler du groupe concerné via myspace, par exemple.

Le marché des concerts  a aussi subi une révolution. Les Majors n’ayant plus les mêmes moyens, elles cherchent à rentabiliser à court terme leurs investissements. Terminés le « mécénat » et les avances données aux groupes, ce qui explique la hausse du prix des billets de concerts. Les indépendants ont aussi modifié leurs anciennes habitudes. Auparavant, 80% des revenus d’un groupe provenaient de ses ventes de disques et 20 % de ses concerts, aujourd’hui c’est l’inverse, 80% de leurs revenus proviennent actuellement des concerts et 20 % des ventes de disques, d’où des tournées importantes et le fait que beaucoup de groupes « mythiques » se reforment pour l’occasion (exemples : Police, Genesis).


L’apparition du Web a-t-il révolutionné  la manière de consommer de la musique ? Constate-t-on des changements de comportement?

Oui, mais heureusement je ne vois plus le Web comme une menace mais plutôt comme un outil complémentaire. Il y a 4 à 5 ans, certains clients ont commencé à fréquenter le magasin pour obtenir des noms d’artistes, des conseils, écouter un groupe, mais ils rentraient chez eux pour télécharger le disque en question. Heureusement, ils sont devenus très rares. Les clients font plutôt l’inverse, ils vont se documenter sur le Web et arrivent avec des idées assez précises pour acheter les CD qu’ils souhaitent.

A mon avis, il n’y a pas un type de client Web pur et un type de client uniquement traditionnel, je vois plutôt un mix des deux, une complémentarité.

On pourrait grouper les clients en 3 catégories:

  1. Ceux, très rares, qui ne consultent pas du tout le Web;
  2. Les farfouilleurs, qui vont puiser dans le Web certains titres gratuits ou non, mais restent fidèles et achètent toujours des albums chez leur disquaire;
  3. Les pros du download qui ne font que ça par sport et qui n’auraient sans doute pas non plus acheté de disques avant l’ère du Web, il y a 20 ans.

Donc à mon sens, nous n’avons pas perdu significativement de clients avec le Web, c’est un canal supplémentaire qui augmente le niveau de connaissances et l’accès.


Quelle est  l’idée du site www.disc-a-brac.ch et ses résultats?

Ce site est plutôt en veille actuellement, il n’a pas abouti à sa forme voulue initialement. L’idée était d’en faire un canal de ventes supplémentaires, mais nous nous sommes vite heurtés à des difficultés logistique, sécuritaire et de gestion. Il aurait fallu y mettre plus de moyens, pour assurer les mises à jour et la bonne gestion. Or, au fil du temps, je me suis rendu compte que cela m’éloignait de ma passion pour le disque et la musique, l’objet en tant que tel et le contact direct avec le client (ndrl :c’est la grande force d’un magasin comme le Disc-à-Brac).


Votre expérience avec Youtube?

Par intérêt, je le consulte régulièrement et certaines trouvailles sont sympas, bien que j’aie parfois de la peine à suivre.

Clairement, cela peut doper la fréquentation d’un site et faire connaître un groupe assez rapidement. Nous avons fait une expérience de ce style récemment avec le groupe «Houston Swing Engine». On a organisé un concert sauvage devant le magasin pour le vernissage de leur nouvel album et la police a débarqué. Cela a rendu le clip croustillant.

L’action avait été relayée via l’envoi de SMS, d’articles dans la presse gratuite Matin bleu, 20 Minutes et dans l’Hebdo. En peu de temps, la vidéo a été visionnée 2200 fois, soit 20 fois la fréquentation habituelle. Beaucoup sont friands de ce type de performance live.

Je mettrais aussi un bémol à certaines actions menées sur le Web, qui permet de démultiplier tout et n’importe quoi. Auparavant, les labels remplissaient une certaine fonction de filtre. Ce que l’on gagne en liberté avec le Web, se perd souvent au niveau qualitatif. L’avantage principal reste la démocratisation, chacun peut créer et diffuser son morceau, presque sans limite. L’effet démultiplicateur par son propre réseau d’amis  (ex. myspace.com) est très percutant.


Cela modifie-t-il aussi la façon de créer de la musique, le contenant et le contenu des albums?

Oui, car il n’est plus forcément nécessaire de construire un album complet avant de le diffuser. Un artiste peut très bien publier un seul titre à la fois. Le concept de l’album est remis en question. Les singles existent encore et font de bons chiffres.

Malgré tout, à l’heure actuelle, les albums CD ont toujours un fort potentiel. Leur mise en valeur se doit d’être dorénavant plus soignée. Des albums sont souvent publiés en plusieurs éditions, dont certaines  spéciales avec petites brochures cartonnées, photos etc. On assiste aussi à un retour des vinyles, en vogue dans un certain milieu.

A l’époque, les vinyles comportaient 8 à 10 morceaux, alors que les CD contiennent facilement de 20 à 22 titres, d’où la fâcheuse tendance de « remplissage » survenue ces dernières années. Sans compter la hausse proportionnelle du coût de production, tout cela a certainement contribué au succès des singles et du téléchargement payant titre par titre. Le salut des albums passe par leur valeur ajoutée, la construction d’un album comme un tout, une œuvre à part entière.


De quelle manière le réseau de distributeurs s’est-il adapté ces dernières années à ces nouveaux enjeux?

Pour les Majors, le choc a été vif mais comme les grands labels leur appartiennent, ils ont les moyens de s’y retrouver, de récupérer leurs billes puisqu’elles sont largement disséminées (aussi dans les autres produits multimédia, jeux, loisirs etc.). Les indépendants quant à eux, farfouillent et cherchent à s’adapter au Net, avec un certain succès.


En conclusion, quels sont les enjeux pour l’avenir? Qui du Web ou du canal traditionnel va-t-il prendre le dessus, le support disque compte-t-il ses derniers jours?

A mon avis, le canal traditionnel a sa chance, le Web est une sorte de bonus. En étant réaliste, on ne peut pas deviner ce qu’il en sera demain, car cela dépend énormément des choix technologiques qui seront pris par les Majors et les fabricants d’appareils audiovisuels, informatiques ou multimédia. Ont-ils vraiment intérêt à ce que le support physique disparaisse? Sinon, lequel prendra le dessus?

Franz Treichler (ndlr : du groupe « Young Gods ») ajoute une notion que je trouve intéressante, quand les internautes s’imaginent rebelles en téléchargeant de la musique et en échangeant des fichiers son ou vidéo, ils ne se rendent pas bien compte qu’ils alimentent en fait l’industrie de l’informatique et enrichissent  finalement  Microsoft et consœurs, y compris les entreprises de télécom, au détriment des artistes, donc de la création.

J’invite les lecteurs à lire l’article «la victoire des trublions du disque» par Véronique Mortaigne  paru dans Le Monde: il montre par un exemple concret le rôle des indépendants dans cette bataille.

Les enjeux économiques sont importants, les choix seront dictés par les Majors qui sont en même temps producteurs, distributeurs et parfois fabricants (exemple : Sony). Les indépendants dont je fais partie n’ont pas vraiment leur mot à dire, mais garantissent une certaine  diversité, en exploitant les possibilités qu’offrent de nouveaux canaux comme le Web.



Réalisé par François Longchamp.


dossier préparé par:


François Longchamp, François Xavier Mousin, Pierre Nicolas, Emmanuel Tamchès, Vladimir Velebit