La vente de médicaments en ligne... | Mai 2006


Le marché du médicament sous la loupe

La commande de médicaments sur le Web: quels sont les risques pour le consommateur et les enjeux pour le monde de la santé? Ce marché tant convoité a le mérite de susciter l'intérêt des différentes parties, cependant toutes ne pensent pas au bien-être des patients mais plutôt à celui de leur portemonnaie. Internet et les médicaments est-ce vraiment la bonne combinaison?

La vente de médicaments par Internet

En Suisse, le marché des médicaments s’élevait à 4'052 millions CHF en 2004, ce qui représente une augmentation de 4.5% par rapport à 2003 (3'877 millions CHF). Actuellement, les pharmacies restent le principal canal de distribution des médicaments dans notre pays: les 1’670 pharmacies que compte la Suisse ont écoulé en 2004 54.7% (en valeur) des médicaments, soit 2'217 milions CHF.

Cependant, la vente de médicaments par Internet est en pleine croissance. En Suisse, le volume du marché des médicaments envoyés par la poste s'élève à quelque 150 millions CHF par an, ce qui représente 3.7% du marché total de la vente de médicaments.

La loi du côté du patient

La vente électronique de médicaments en Suisse constitue un cas spécifique de la vente par correspondance. Cette dernière est en principe interdite en Suisse (art. 27 de la loi sur les produits thérapeutiques-LPTH). Elle n’est autorisée qu’au cas par cas et après l’obtention d’une autorisation cantonale correspondante par une pharmacie qui doit déjà disposer d’une autorisation cantonale de commerce de détail. L’envoi de tous les médicaments, qu’ils soient en vente libre (liste C, D ou E) ou pas (liste A ou B) (voir Fiche technique: Catégories de médicaments en Suisse) doivent être prescrits sur ordonnance par un médecin.

La loi veut par là garantir que le patient a bien reçu tout le suivi médical nécessaire avant l’envoi du médicament.

Le travail ardu de l'organe de contrôle

L'organe de contrôle des médicaments en Suisse, Swissmedic, met en garde les consommateurs à ce sujet et recommande vivement de ne pas acheter ses médicaments par Internet. Swissmedic estime que le nombre d’envois annuels de médicaments commandés par Internet et livrés à des particuliers en Suisse atteindrait 40’000 dont 1/5 de ces produits peuvent entraîner des dépendances (somnifères, tranquillisants ou psychostimulants). Souvent, les médicaments commandés en ligne sont contrefaits, de mauvaise qualité, mal dosés ou périmés. Swissmedic travaille en étroite collaboration avec les autorités douanières pour appréhender les sites Internet qui vendent des médicaments non autorisés. La vente de médicaments sur Internet a ses limites et il n’est pas toujours de bon augure de vouloir sortir des circuits de vente «traditionnels» (pharmacie ou médecin dispensant, etc.) pour économiser de l’argent, car on risque de mettre sa santé, voire sa vie en danger.

Pour lutter contre la vente illégale de médicaments sur Internet, Swissmedic intervient dès qu’un site proposant des produits non autorisés est repéré sur le sol suisse, c’est-à-dire lorsque le serveur se trouve sur notre territoire. Car c’est bien sûr là que s’arrête son pouvoir d’action. Swissmedic fait donc fermer les sites Internet qui vendent des médicaments représentant des risques pour les consommateurs.

Swissmedic s'engage très activement dans la prévention et a publié un guide à l'attention des consommateurs: "Internet et les médicaments".

Un seul achat peut être le dernier

Avec Internet, ce commerce n’a pas de frontière et les risques pour la santé sont élevés. Les sites web sur la santé sont très visités et plusieurs centaines de milliers de sites sur les médicaments sont recensés.

L’action des autorités est donc difficile. Les faux médicaments représentent 10% du marché mondial des médicaments, soit environ 26 milliards d’euros. Selon une étude britannique et l’avis d'experts dans ce domaine, plus de 44% des comprimés Viagra achetés en ligne seraient contrefaits, ainsi que 50% des médicaments commandés par Internet seraient faux. Les premiers médicaments concernés sont ceux qui ne sont pas remboursés par les caisses-maladies. Dans les pays où les médicaments sont chers, le fléau s'est étendu à tous les types de médicaments. Il est souvent très difficile pour le consommateur de distinguer le vrai du faux: certains médicaments achetés sur la toile ne contiennent aucun principe actif ou celui-ci est en quantité insuffisante. Autre cas de figure: le médicament contient un tout autre principe actif que celui déclaré. Le tout est livré dans une boîte quasi-identique à l'originale, il y a de quoi s'y méprendre! Les contrefacteurs utilisent des techniques de plus en plus pointues. Les conséquences pour le consommateur peuvent être mortelles.

Pour lutter contre ce fléau, la coopération internationale entre les organisations internationales, professionnelles, les associations et les pouvoirs publics s’organise. Le non remboursement progressif de certaines spécialités amplifie le problème, car il engendre plus d’achats sur le net par des consommateurs voulant payer moins cher. L’industrie pharmaceutique réagit également: Pfizer dont le médicament Viagra est l’un des médicaments les plus copiés au monde va introduire des étiquettes électroniques RFID (Radio Frequency Identification) pour assurer la traçabilité de chaque flacon dès sa sortie d’usine jusqu’à son arrivée chez le pharmacien. Aux Etats-Unis, l’organe de contrôle envisage d’introduire ce système à l’ensemble des médicaments.

Le problème est loin d’être enrayé, mais une des clefs pour le freiner passe par une meilleure information au public et une étroite collaboration entre les douanes et l’industrie pharmaceutique.

De nouvelles voies d'approvisionnement de médicaments

Voici deux exemples d’initiatives prises dans le secteur privé pour livrer des médicaments aux patients. Ces deux concepts font actuellement couler beaucoup d’encre dans le monde de la santé.

"Zur Rose" crée une révolution

Le groupe Zur Rose basé à Frauenfeld en Suisse qui appartient à des médecins est un grossiste qui livre des médicaments exclusivement à des médecins dispensants. Le groupe propose également la livraison de médicaments sur prescription médicale au domicile du patient. Ses arguments sont en tous les cas percutants puisque le patient ne paie pas la taxe pharmacien, ni les frais de port et peut bénéficier jusqu’à 7% de remise selon sa caisse-maladie. Le patient doit envoyer son ordonnance à Zur Rose ou la faire envoyer par son médecin.

Ce concept soulève bien quelques boucliers!

La Migros en pionnière

Début 2006, Migros annonçait qu’elle se lançait dans la vente de médicaments en partenariat avec le groupe Zur Rose. Cette nouvelle a créé un certain émoi auprès des acteurs de la santé. La vente de médicaments de la Migros est actuellement en phase test en Suisse allemande. Le concept est simple : le client dépose son ordonnance au service clientèle de la Migros. Puis un pharmacien de Zur Rose prend en main la commande et exécute la livraison dans les 48 heures dans le centre commercial en question. Il va sans dire que l’encre n’a pas fini de couler à ce sujet.

L’activité du groupe Zur Rose, bien que conforme à la Loi sur les produits thérapeutiques, est remise vivement en question par les pharmaciens. En effet, pour l’association suisse des Pharmaciens, le système préconisé par Zur Rose et la Migros ne tient pas compte du regard de contrôle que jette un pharmacien sur une ordonnance. Celui-ci peut par exemple déceler des problèmes d’interaction entre des médicaments prescrits. De plus, les médecins de Zur Rose reçoivent une rémunération en fonction du nombre de médicaments prescrits et sont invités également à devenir actionnaires du groupe Zur Rose.

D'après un récent communiqué du mois d'avril 06, la Migros ne remporte pas le succès attendu. Actuellement, seules six personnes par jour en moyenne déposent leur ordonnance auprès de la Migros. La Migros se donne encore un délai de réflexion pour décider si l'expérience sera tentée dans d'autres succursales. Affaire à suivre…

Prise de température

Les premiers concernés sont bien sûr les internautes. Nous avons mené une petite enquête auprès de consommateurs (voir notre interview "Questions aux Internautes") pour connaître leur avis sur la vente de médicaments sur la toile. Il en ressort un avis majoritairement négatif et que seul un nombre restreint des personnes interviewées avait déjà commandé des médicaments via Internet. De grandes inquiétudes restent au sujet du non contrôle d’interaction des médicaments par un professionnel et du risque d’erreur dans la posologie.

Nous avons demandé l’avis d'une pharmacienne (voir notre interview) de la place de Genève. Le monde de la pharmacie se démarque de la vente sur le web par la qualité de ses conseils et la relation de confiance instaurée avec la clientèle. Cependant, les pharmaciens sont conscients que le comportement d’achat des patients est en train de changer et que cela nécessitera des adaptations à terme au sein des officines.

Sources:

Liens:
http://www.swissmedic.ch
http://www.zur-rose.ch
http://www.interpharma.ch/de/index.asp
http://www.konsum.admin.ch/dossier/00281/?lang=fr
http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=200001&sid=5099723

Journal:
Le Temps – 11.01.06 – «Migros ne bouleversera pas la vente des médicaments en Suisse»
Le Temps – 07.04.06 – «Pfizer n’est pas intéressée à acheter une entreprise comme Serono».
ZDNet France – 12.01.06 - «Des puces RFID pour réduire la contrefaçon de Viagra»
ATS - 24.04.06 - «Lenzbourg: Migros peine à vendre des médicaments»

Dossiers:
Internet et les médicaments - http://www.swissmedic.ch/
Pharmaceutiques : santé, médicament et industrie - février 2006 - «Contrefaçon: la facture»

Communiqués de presse de Swissmedic:
24.01.06 – «Swissmedic lutte contre le commerce illégal et contre les infractions aux dispositions sur la publicité».
22.07.04 – «Guide Médicaments et Internet », « Vente de médicaments par Internet»
06.06.05 – «Offensive de Swissmedic contre la vente illégale de médicaments sur Internet»

Lois et études:
Loi sur les produits thérapeutiques (LPTh)
Ordonnance sur les médicaments (OMéd)
Le marché du médicament en Suisse – Edition 2005 – Interpharma
La santé publique en Suisse – Edition 2005 - Interpharma



Réalisé par Catherine Monney


dossier préparé par:


Stephan Buchser, Francis Grosjean, Catherine Monney