Presse et web, ami ou ennemi? | Fevrier 2006


Quel est l'avenir de la presse?

La presse est-elle condamnée à disparaître, comme le prédisent certains? L’information deviendra-t-elle forcément gratuite? Le métier de journaliste se réduira-t-il à la simple gestion de contenu? Le paysage médiatique est en train d’être bouleversé. Les NTIC représentent un défi certain, mais offrent en même temps de nouvelles opportunités.

La diffusion de l'information à la portée de tout le monde

Grâce à des outils performants et faciles à utiliser, Internet permet à n'importe qui d'éditer et de diffuser de l'information - ceci en temps réel. Le «blog» ou «weblog» permet à l'utilisateur de créer du contenu, de l'actualiser en continu et de le diffuser sur la Toile, sans connaissance informatique particulière. On compte actuellement des millions de blogs. La plupart présentent un intérêt surtout pour ceux qui les ont créés. Assistons-nous dès lors à une vulgarisation de l'information? Pas forcément, certains de ces contributions se distinguent par leur qualité rédactionnelle, d'où la difficulté de trouver une définition du phénomène. Le blog est avant tout un format de publication.

Le journalisme sur Internet n'est donc plus forcément le domaine des journalistes. Google News et Yahoo! News figurent parmi les sites d'informations les plus visités. Les nouvelles présentées sont le reflet de l'actualité: les sujets repris et classés en fonction de leur fréquence sur le réseau sont affichés dans des listes de manière automatique, sans que le rédacteur n'intervienne directement.

Une chose est sûre: le journaliste ne détient plus le monopole de l'information.

Interactivité ou remise en question du journaliste?

Jusqu'alors, il rédigeait son texte et le public le lisait. La presse décidait de ce qui faisait l'actualité. Cette situation a évolué, la Toile permet à l'internaute de commenter un article, d'approuver ou de critiquer. Cette nouvelle interactivité peut remettre en question le travail du journaliste. Citons comme exemple l'affaire de Jordan Eason, chef de l'information de CNN. Lors d'une discussion au World Economic Forum à Davos en 2005, il avançait que les Etats-Unis auraient tué délibérément des journalistes en Irak. Cette hypothèse publiée par la suite sur forumblog.org a mobilisé un si grand nombre de bloggeurs conservateurs américains qu'il a été contraint à la démission. L'affaire «Easongate» a provoqué une controverse sur la liberté d'expression et celle de la presse. Plus encore, elle montre la puissance de l'outil et l'influence qu'il peut avoir sur les médias classiques et l'opinion publique.

Néanmoins, en animant eux-mêmes des blogs et des forums sur leurs propres sites Internet, les journaux commencent à chercher timidement le contact avec le lecteur et favorisent ainsi les échanges (voir interview avec Philippe Gendret, Edipresse).

Internet est un canal de diffusion, une base de données mise à jour en continu et un lieu de débat.

Qualité de l'information

Est-ce que la facilité de diffusion nuit à la qualité des informations? Tout ce qui est publié en ligne n'est pas forcément fiable. D'autre part, le public est submergé d'informations, les contrôles de qualité sont difficiles.

Comment s'y retrouver alors? Le métier de journaliste consiste à sélectionner, à vérifier, à analyser et à transmettre l'actualité. Les journaux auront leur rôle à jouer dans ce contexte-là. Ils sont garants d'un certain niveau de qualité. Sur Internet par contre, cette compétence ne suffira pas: il faut que l'information pertinente puisse être trouvée. L'optimisation du positionnement dans les moteurs de recherche et le suivi du flux des visiteurs sont tout aussi importants pour les sites de contenu que pour les sites marchands.

Gratuité de l'information

Le public a l'habitude de trouver un grand nombre d'informations gratuitement sur Internet. En même temps, des journaux gratuits ont fait leur apparition dans le paysage médiatique, qui remportent un grand succès. Est-ce que le public est encore prêt à payer pour être informé?

Une partie des lecteurs - «on» ou «off line» - se contentera sans doute d'une information succincte qu'il trouvera gratuitement sur le web ou dans les publications gratuites (exemple: Le Matin Bleu). L'autre partie sera intéressée à approfondir un thème, à aller plus loin dans la réflexion. L'avenir montrera si celle-ci est d'accord de payer pour des informations de qualité. Internet peut répondre aux différentes attentes et fournir différents niveaux d'information. Le lien hypertexte permet à l'internaute de consulter des études, des analyses ou des bases de données traitant le sujet recherché.

Afin de justifier des prestations payantes, il faut pouvoir offrir une valeur ajoutée, le savoir-faire journalistique. La qualité et la fiabilité de la prestation feront ainsi la différence. Toutefois, il ne faut pas se voiler la face: une partie de l'audience se contentera du contenu gratuit.

Information sur mesure

Les grands titres s'adressent à un public large et fournissent du contenu générique, avec dans certains cas des rubriques locales. Or, il s'agit aujourd'hui de mieux cibler, d'individualiser l'offre en fonction des intérêts de chaque lecteur.

Il existe un outil pour personnaliser le flux des informations sur Internet. Grâce à RSS (Really Simple Sydincation), l'internaute n'a plus besoin de naviguer pendant des heures pour consulter les nouveautés. Il est automatiquement avisé d'une mise à jour de ses sites préférés. Il lui suffit d'installer un logiciel de lecteur ou agrégateur de nouvelles.

Il est également possible de recevoir des informations sur son téléphone portable, par SMS (Short Message Service) ou MMS (Multimedia Message Service).

Les NTIC se développent à grande allure et le consommateur pourra bientôt composer son menu médiatique comme il le souhaite: Internet, téléphone portable, télévision...

Qu'en est-il de la presse traditionnelle?

Les défis pour la presse traditionnelle sont multiples. Selon Eli Noam, professeur à la Columbia University, les journaux auraient du mal à couvrir les frais de production, parce que le public n'est pas d'accord pour payer pour des informations que l'on trouve gratuitement par ailleurs. Quelles sont ses conclusions?

  • La presse doit se concentrer sur sa compétence, surtout sur les informations régionales.
  • Elle doit se préparer à un avenir sans papier, une approche réellement multimédia qui permettra l'accès à des photos, au son, à la vidéo.
  • Elle doit personnaliser le contenu.

Du fait des investissements nécessaires au développement informatique, Eli Noam prévoit une forte concentration sur des groupes de presse et quelques titres puissants. Les autres pourraient se voir réduits au rôle de simples fournisseurs d'informations pour les grands sites.

Et en Suisse? Selon l'étude «medienbudget.ch» réalisée par l'association PRESSE SUISSE, un ménage moyen en Suisse dépense CHF 3000.- par an pour les médias, dont 20% sont consacrés aux journaux et magazines. 20.2 centimes sur 1 franc dépensé sont utilisés pour la presse écrite - 24.7 centimes pour l'informatique, un marché en progression. On constate également que les recettes publicitaires et le lectorat de la presse traditionnelle baissent ou stagnent.

Le métier de journaliste se trouve à un tournant et face à des défis considérables. Il lui faut tenir compte des attentes de l'audience, améliorer la qualité et la lisibilité et en même temps développer l'approche électronique. Mais il ne suffira pas de transposer l'édition imprimée sur Internet sous forme d'un e-paper.

Aujourd'hui, la lecture d'articles à l'écran est encore fastidieuses dans bien des cas. Cependant, l'outil informatique ne cesse de se développer et on peut imaginer que bientôt chacun pourra imprimer son journal personnalisé. D'autres part, les prochaines générations auront grandi avec Internet et se sentiront complètement à l'aise avec ces moyens de communication.

La presse ne peut plus se contenter de son rôle traditionnel de fournisseur d'information. Elle doit s'approprier les nouvelles technologies, individualiser l'offre et favoriser l'échange avec l'audience afin de la fidéliser.

Sources:
Jean-François Fogel et Bruno Patino: «Une presse sans Gutenberg»
Cyril Fievet et Emily Turrettini: «Blog Story»
Dossier Les blogs du 29 avril 2005, Le Temps
Blog du World Economic Forum à Davos
www.medienspiegel.ch, blog consacré à la presse suisse
«RSS, trois lettres pour révolutionner le Net», Le Temps du 30 août 2004
Eli Noam: «Bad news for news», Financial Times
Association PRESSE SUISSE, communiqué de presse du 6 juillet 2005
Dépenses publicitaires selon REMP



Réalisé par Eva Ackermann


dossier préparé par:


Eva Ackermann, Thierry de Torrenté, Francis Grosjean, Géraldine Muller